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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Le Luth doré, 1911· Italie

Dans la plaine de Ferrare

Pierre de Bouchaud· 102 vers

Pour Édouard Schuré.

Pays des souvenirs, pays de voluptéOù le meurtre donna la main à la beauté,Où germa la pensée ainsi qu’un laurier rare,Désert hospitalier, ô plaine de Ferrare,Que je pris à vous voir un délicat plaisir !…

— Ce n’est plus la torpeur, le langoureux loisirQu’on goûte à respirer, des jardins en terrasses,Vos parfums, Borromée, îles pleines de grâces,Qui sous l’or du zénith mirez au bord des flotsVos corbeilles de fleurs, vos sources en sanglots,Vos pins au cœur caché sous l’étreinte du lierre,Vos camphriers pliant au poids de la lumière.On n’entend pas tomber sur le sol moite et grasL’orange flamboyante et les juteux cédrats,Ni, sur l’eau lisse ainsi qu’un miroir de Venise,Le bruit des avirons d’une barque indéciseDont s’avance en tanguant le mobile berceauDans le canal barré par le pont en arceau…Lorsque le soir répand ses ténébreux mystères,On chercherait en vain les couples solitairesQui portent sur leur cœur tout le fardeau du jourEt se parlent tout bas sous les yeux de l’amour.— Ce n’est plus qu’un bonheur voilé, qu’un doux mirage.Ici pas de colline ou de mont qui s’étageEn gradins ; plus d’épais bambous ni d’orangers ;Plus de grenade arquant les rameaux trop chargés.Mais, dans un horizon doré comme une opale,Des mûriers que la vigne enchaîne, accouple et hale,Dirait-on ; des champs bas où la moisson mûritEt le maïs en graine alterne avec le riz.— Pourtant je ne sais quoi d’ardent et d’héroïque,Telle une généreuse et sublime musique,S’échappe de ce sol pour enivrer le cœur…

— Dans un site qu’estompe une tendre vapeurDe son écharpe d’eaux on voit surgir Ferrare…Et j’évoque un passé délicat et barbare.Et j’évoque, parmi des palais, les baisers,Tour à tour accordés, tour à tour refusés,Le sourire ambigu des belles jeunes femmes,Les madrigaux savants et les grands mélodrames,Les doigts entrelacés sous les myrtes épais,Et les lents abandons dans l’abri des bosquets.J’évoque les tournois, la cour d’Alphonse d’Este.J’entends le cliquetis des mors, le coursier presteCaracolant au gré de l’adroit cavalier.— Voici, dans les jardins, l’essaim des chevaliersQui s’empressent, galants, autour des bien-aimées,Assises, et des lys dans leurs mains parfumées.Sur la pelouse ovale un orchestre, parfois,Mêle amoureusement violons et hautbois,Et dans le tiède azur avec douceur égrèneSes sons que le zéphyr jusqu’à la mer entraîne.— Voici, le long des murs où dort Schifanoia,L’épanouissement des hauts magnolias.Sous leur ombre vernie et leur parure blanche,Auprès de sa maîtresse, un gai poète pencheSa taille ou, la cambrant, récite un madrigalAu milieu des éclats joyeux du carnaval.

— Partout c’est un appel indicible à la vie.C’est l’invocation suprême à la folie,Un désir éperdu de sensibilité,Le triomphe éclatant d’Amour sur Volonté.Afin de ne pas voir la mort en sentinelleLe dur haubert s’enlace à la fine dentelle.Sur les seins, soulevés d’un amoureux soupir,Passe parfois le sombre effroi de l’avenir…Mais, plus insoucieux que mésange et palombe,On se plonge au plaisir pour oublier la tombe.

— O Souvenirs !… Ainsi, je t’évoque, Cité,Dans l’éclat gracieux de ton passé, vantéPar le grand Arioste, et l’Aminta du TasseAux tendres vers fleuris de juvénile audace,Ou lorsqu’avec transport, aux cris : Alleluia !Peuple et prince accueillaient Lucrèce Borgia.— Ta grâce maintenant est faite de silence.Plus de galère d’or qui sur tes eaux s’élance,Ni de trompes d’argent appelant aux tournoisGrands seigneurs de passage, ambassadeurs et rois…Mais je prise, Cité, ta douce solitude.Je goûte ta tristesse et cette quiétudeQue dégagent tes murs et tes palais déserts.J’écoute, avec bonheur, dans tes cloîtres, les airsSoupirer en frôlant des chapiteaux de pierre,Et le bourdonnement de lèvres en prièreEmplir tes temples saints où dorment, à jamais,Dans leurs sépulcres fiers les Grands que tu servais.Il m’est doux de heurter les dalles de tes ruesQu’emplirent des rumeurs de foules disparues,Et qu’aujourd’hui le rêve habite et peuple seul…— La voix du passereau s’élève d’un tilleulDe son ombre abritant quelque cour solitaireToute baignée encor d’historique mystère…On aperçoit, soudain, dans l’ombre resplendirUn écusson casqué défiant l’avenir…L’œil contemple un balcon où des bustes de femmesSe penchèrent jadis pour les épithalamesQui vers elles montaient en capiteux encens…Ces hauts portails ont vu des voiles frémissantsDe princesses frôler mainte cuirasse altière…

— Ferrare, c’est ainsi que tu revis entièreEt que, pour le poète épris de ta beauté,Tu ne te fanes point, ô fleur de volupté.

102 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le Luth doré, Paris, BERNARD GRASSET, 1911· numérisation gallica.bnf.fr· Sources