Le Luth doré, 1911· Italie
Les hirondelles a Rome
Pour André Bienaymé.
O faisceaux de clarté,bonheur,sifflements d’ailes,Cris de joie adressés aux derniers feux du jour !…
L’allégresse du sol saluant le retourDu printemps couronné de ses feuilles nouvelles,Les fleurs dont la colline et les prés sont couverts,La sève, au renouveau, gonflant les bourgeons verts,Ont moins de charme heureux et d’heureuse harmonie,Que vos fêtes, éther, où la ronde infinieDes hirondelles vibre et tourne dans l’azur,Petits traits fugitifs qui percent le ciel pur,Flèches que les soleils décochent à la terre,Héraults de l’inconnu, du divin, du mystère,Tisseuses d’un tissu de bonds harmonieuxEt de dessins mouvants sur la trame des cieux.— Ivres d’immensités, elles passent, agiles,Sur les coupoles d’or, les toits, les campaniles.Leur vie est ineffable et son rythme est pareilAu grand rythme des flots baisés par le soleil,Et qu’elles ont franchis pour revenir à Rome.
On évoque à les voir les pays où la gommeCoule toute l’année aux flancs des cerisiers ;Les fleuves dont les eaux reflètent des rosiers ;Les hauts minarets blancs que cent palmiers ombragent ;Les cités aux murs chauds que les simouns saccagent ;Les vases déserts roux de chaleur inondés,Et les dattiers aux flancs des oasis soudés…
— Leur patrie est l’espace immense et la lumière.Elles sont les échos subtils, les messagèresDe ce fleuve invisible et sain, l’air, dont leurs volsConnaissent les courants, la profondeur, les folsEmportements ou les douceurs de renoncule,Les beaux embrasements quand vient le crépuscule,Et le silence obscur des heures de la nuitOù la seule clarté des étoiles reluit…
— Leur essaim vif et prompt anime et ceint la terre.La clarté les saisit, les porte, les enserre,Et les fixe un moment sur le chemin des cieux.La brise qui les frôle avec des heurts joyeuxAccélère leur fuite aux pays de lumière ;— Mais seul, le matin blond, pur comme une prière,Leur donne un court répit,et l’on voit,quelqu’instant,Leur corps, au gré des flots, s’étendre en palpitant,Ou s’immobiliser sur la rive sonoreQue le soleil levant ne baise pas encore ;Puis dès que sa lueur éclate dans le cielLe peuple ailé s’échappe en flux torrentiel.
Panthéon d’Agrippa dont la ronde coupoleÉtale sous l’azur une antique auréoleQui brille au front de Rome, ô monument sacré,O glorieux témoin d’autrefois, je diraiCombien à mon respect se mêle de tendresse,Quand,ainsi qu’un essaim contre un arbre se presse,J’aperçois, suspendus autour de tes piliers,Ces ex-voto de l’air, des nids, et par milliers !De siècle en siècle, ici, naissent des hirondelles.Ici, de siècle en siècle, en légères dentelles,Leur doux vol s’entrelace aux rayons du soleil.Leur voix, de siècle en siècle, avec l’éclat vermeilDes cieux latins, s’émeut, vibre, prie et ruisselle.Leur grand hymne jaillit lorsque l’aube étincelle.Jusqu’au soir sa clameur tombe comme un torrentSur le vieux sol où Rome auguste se répand.Et quand le crépuscule, au seuil de la journée,Laisse sur l’horizon une rouge traînée,On les voit se grouper et voleter en rondEt s’ébattre sans fin autour du Panthéon.Tantôt, pour s’engouffrer dans l’ombre du portique,Leur troupe disparaît, rapide et fantastique ;Tantôt, se poursuivant entre chaque pilier,Elle semble renaître et se multiplier ;Tantôt, environnant la sonore fontaine,Elle effleure le flot que le courant entraîne,Puis de nouveau revient au noble monument,Pour le réenlacer, tel un lierre vivant,D’aériens rubans, de guirlandes ailées,Régulières parfois, tout à coup mutilées,Ici se rejoignant, et là se dénouant,Ou bien en entrelacs imprévus se jouant,Et semblant s’accrocher en festons innombrablesAux chapiteaux massifs, aux soutiens vénérables,Comme pour ranimer sur leurs mornes paroisLes anciennes splendeurs du grand siècle des Rois.— Tandis que les zigzags animés évoluent,Que les mille avirons des ailes continuentLeur arabesque souple et leur vibrant décor,Les hirondelles sont plus joyeuses encor ;Et leur vol croît aussi de force et de prestesse ;Les cris sont plus aigus, plus grande la vitesse,Les glissements dans l’air, les poursuites, les tours,Ont plus d’intensité dans le déclin du jour…
— Mais quand l’astre devient une lueur diffuse,Que sous le soir tombant Rome à peine s’accuse :Au plus haut du zénith, soudain les voici fuirPour revoir les derniers rayons qui vont mourir.
94 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le Luth doré, Paris, BERNARD GRASSET, 1911· numérisation gallica.bnf.fr· Sources