Le Luth doré, 1911· Les reliques du cœur
I. Élégie
La Nature a redit l’hymne des hyménées,Et le souffle puissantDe la terre en travail, des fleurs nouvelles nées,Me brûle jusqu’au sang.
Des pigeons sont posés sur un vieux puits de pierres,Et leur bec violetDans leurs ailes d’acier, qu’irise la lumière,Plonge ainsi qu’un stylet.
Ah quelle nostalgie et quel ardent suppliceJe porte au fond de moi,Tandis que le zéphyr comme une eau tiède glisseSur mon front lourd d’émoi !
Un parfum de muguet et de sauge pourpréeSature le printemps.Mais j’ai de plus en plus l’âme désespéréeDe la fuite du Temps.
Ah ! traverser les jours sans joie et sans caresse ;Être un morne désertOù jamais ne jaillit la source de l’ivresseBonne au chagrin amer ;
Avoir devant les yeux ces troublantes collinesCes prés pleins de langueurs,Ces trembles constellés de mille pousses fines,Ces lauriers et ces fleurs ;
Se sentir consumé d’une ardeur indicibleEt garder son secret ;Se voir du Dieu d’Amour la victime, la cibleQu’il perce d’un dur trait…
Mon Dieu,mon Dieu,quand tout respire,tout défaille,Tout cherche le baiser :Sur un sein adoré qui doucement tressailleNe pouvoir reposer.
32 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le Luth doré, Paris, BERNARD GRASSET, 1911· numérisation gallica.bnf.fr· Sources