Le Luth doré, 1911· Les reliques du cœur
La passante
C’est à vous que j’irai, Passante au beau visage,Dont, sous la robe à plis qui traîne doucement,Je devine le corps souple comme un nuage.
Votre lèvre s’entr’ouvre au sourire charmantQue met sur vos traits fins le rayon de votre âmeCachée au fond de vous comme un fier talisman.
Vos yeux, tour à tour pleins de caresse et de flamme,M’ont croisé sans me voir. Je ne vous connais pas,Et cependant mon cœur en secret vous acclame.
Vers quels secrets désirs vous conduisent vos pas ?Pourquoi le grand bonheur germant de tout votre êtreRépand-il dans les airs un chant d’alleluias ?
Le satin de vos bras que le soleil pénètreA quel cou juvénile est-il donc réservé ?Quel amant vos baisers grisants vont-ils soumettre ?
D’où venez-vous ? Vos pieds étroits sur le pavéGlissent sans bruit, et l’air fait flotter avec grâceAutour de vous le tulle au frisson énervé.
Suivez-vous de l’Amour le mystère et la trace ?Ou bien, ayant quitté son hautain piédestal,Êtes-vous la Victoire éclose à Samothrace ?
Je ne saurai de vous que l’odeur de santalQu’exhalent vos cheveux,qui parfume votre ombre,Et qui m’émeut, m’étreint, me grise et me fait mal.
Je ne verrai de vous que les arcs de nuit sombreQue font sur vos yeux bleus deux délicats sourcils.Vous ne connaîtrez pas l’amertume où je sombre.
La joie animera de ses reflets subtils,O Passante, le rose exquis de votre joue,Sans que vous soupçonniez mon solitaire exil.
Mais l’éternel Éros qui sépare et qui noueLes fils de la tendresse, ici-bas, à son gré,A bien fait d’épargner nos deux cœurs, je l’avoue.
Puisqu’en dépit des plus chers moments, et malgréLes baisers échangés et les lèvres offertes,Et le prêt consenti de l’être énamouré :
Toujours l’un des amants garde l’âme déserte,Et se reprend avant même de se donner,Car l’amour partagé brusquement déconcerte
40 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le Luth doré, Paris, BERNARD GRASSET, 1911· numérisation gallica.bnf.fr· Sources