Le Luth doré, 1911· Le navire en partance
Le navire en partance
Pour Jean Finot.
J’ai regardé partir, au bord de la mer graveQue creusait, comme un soc, l’éperon de l’étrave,Un beau vaisseau frété. Dans le jeune matin,Il glissait sur les eaux vers l’Orient lointain.
Et j’ai senti dès lors frémir au fond de moi,L’appel chaud des soleils, les soirs roses d’émoi.J’ai revu Thèbe, aux bords du Nil inerte assise,Ses palmiers, ses dattiers et ses cactus cerise.
J’ai revu, près de l’onde où la clarté se plonge,Les minarets penchants dont le profil s’allonge,A la nuit, sur le sol, comme un grand cyprès bleu,Et les ibis dont l’aile est un voile de feu.
J’ai surpris, sur le ciel, le triangle acéréDes Pyramides. J’ai, silencieux, erré,Le Coran à la main, alentour des mosquées,Ou, dans Louxor, parmi les colonnes tronquées.
Les jours vifs et légers de Malte et de l’AsieM’ont de nouveau versé leur divine ambroisie.J’ai foulé derechef la terre de Cyrus,Et suivi le courant paisible de l’Indus.
J’ai repris le chemin ombragé du LibanOù les souples cyprès font, dans le soir tombant,Un fracas de marée, un bruit d’onde odorante,Quand l’horizon, baigné par la lune, s’argente.
J’ai, sous les jujubiers dont s’évente la brise,Entendu les chacals glapir, à l’heure griseDu crépuscule. Et lorsque le lion rugit,J’ai vu le désert sombre où la tristesse git.
J’ai senti dans mon sang l’énervante chaleurPasser comme un fer rouge, et j’ai su la douleurDe la soif vous broyant sur une aride plaine,Quand le simoun vous frappe avec ses mains de haine.
J’ai, pensant à Nessus, évoqué DéjanireAu fond de la contrée où l’Événus soupire,Et dans Athènes, fleur d’un sublime destin,Uni ton culte, Hellas, au souvenir latin.
J’ai dit : « Voici qu’enfin aux pays de clarté,Navire charitable et bon, tu m’as porté.Tu savais que loin d’eux mon âme nostalgiqueÉtait comme une amphore enlevée à l’Attique ;
La frise qu’on arrache aux sveltes propylées ;La statue au front fier dont les mains mutiléesNe soutiennent plus l’arc ou le bouclier d’or,Et qui dans la vitrine étale un vain décor. »
J’ai dit : « Tu savais bien à quel point mon désirN’était fait que d’azur et de brûlant loisir ;Qu’il hantait Salamine et le vallon de Sparte,Lesbos, la Corne d’or, ou les steppes du Parthe.
Qu’il ne peut oublier l’espace où le nomadeSous la tente est campé, ni la rousse grenadeSurplombant les murs bas des jardins de Tiflis,Ni toi, fleuve lointain, que longea Sésostris. »
Et tu m’as répondu — « Si jamais les regardsConnurent le désert et ses sables épars ;Lorsque l’on eut sur soi des vents au souffle rude,Que l’on goûta toute ta force, ô Solitude :
L’on n’a plus de repos et l’on n’a plus de joie,En dehors du silence où le soleil poudroie.Et l’on souffre partout, loin des temples royaux,Solitaires, sculptés ainsi que des joyaux.
Lorsque l’on aspira les salubres senteursDes collines de Grèce, où, dans l’éclat des fleursDe l’Hymette, frémit le vol prompt des abeilles :L’âme, ailleurs, n’a jamais de voluptés pareilles.
Quand partout avec soi l’on traîne dans la vieDes pays visités la mémoire ravie :Le cœur, vaste océan flottant du souvenir,Est le triste exilé qui veut leur revenir. »
— O Navire, prends-moi sur tes ailes. Je suisDes yeux pensivement les lointains où tu fuis.Abrite dans tes flancs ma nostalgie ardente.Qu’avec toi vers le grand soleil je m’oriente.
Arrache-moi, Navire, aux rives détestéesQue mon stérile rêve a, jadis, trop hantées,Où j’ai connu le poids des chaînes de l’Amour,Gémi, pleuré, prié, supplié chaque jour.
Enlève-moi, Navire, à ce trompeur reposQui semble pour le cœur un asile bien clos,Mais où l’âpre chagrin me mord et me tenaille.Enlève-moi, Navire, à l’ennui qui m’assaille.
Porte-moi, porte-moi vers les belles contrées,Où s’étaient — il y a bien longtemps — rencontréesMa Jeunesse et ma Joie, et que je goûte encorLeurs lèvres, leur plaisir terrible avant la mort :
Car mon être n’est pas lassé de se blottirEntre vos bras, Jours qui fuyez, ni de sentirSur sa chair promise aux migrations futuresLes beaux liens cruels de l’humaine Aventure.
88 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le Luth doré, Paris, BERNARD GRASSET, 1911· numérisation gallica.bnf.fr· Sources