Le Luth doré, 1911· Les reliques du cœur
V. L’amour
O chers amants, vous tous que l’amoureux servageTient courbés sous la loi qu’édicte un beau visage,Croyez que jamais rien n’est meilleur, n’est plus doux,Que cette offre, ce don, cet abandon de vous.
Songez qu’aucun destin n’égalera le vôtreEt que vous ne pourrez jamais dans aucun autrePlus sensible miroir vous refléter, joyeux,Que dans le clair cristal de deux candides yeux.
Sachez que le bonheur est l’oubli de soi-même.Le cœur n’a de beauté que lorsqu’il dit « je t’aime »,Se jette dans un cœur dont il devient l’élu,Se retrouve en ce cœur et ne se cherche plus.
Le bonheur c’est d’ouvrir son esprit, c’est de plaireEt de vibrer aux mots qu’une amante profère,Avec un accent grave, émouvant ou brisé.C’est de savoir cueillir l’âme au bord du baiser.
Le bonheur ? Mais il est autour des blondes tressesOù la brise d’été voltige. Il est l’ivresse,Le rêve et le souhait d’appuyer son front lasSur une épaule souple et qu’on n’écarte pas.
Il est dans les senteurs vivantes d’un corsage,Où, sous le linon souple, un sang riche propageSes ondes de chaleur au grain fin de la peau.Il est dans la couleur ou le pli d’un manteau.
Il est dans l’attirance exquise de deux lèvres ;Dans le jaillissement enflammé, dans les fièvresEt l’ardeur de la vie arrêtant sur un cœurSa solitude enfin commuée en douceur.
— O chers amants, aimez l’Amour sans amertume,Aimez-le lorsque l’aube anéantit la brumeDont s’entoure le corps ténébreux de la nuit.Aimez-le, suivez-le dans le Temps qui s’enfuit.
Aimez-le dans le vent agitant les branchages,Dans les bonds de la biche et du chevreuil sauvagesDans l’azur où l’oiseau glisse, dans la forêtOù la source timide abrite son secret.
Aimez-le dans la joie ineffable des plantes,Dans les jeux des clartés à l’horizon tremblantes,Dans la courbe d’un val, dans le profil d’un mont,Dans l’orage, dans l’arc-en-ciel, dans le limon.
Qu’il soit pour vous la loi sublime et le mystère,La course à l’infini pour oublier la terre,Le coup d’aile, l’essor pour atteindre les cieux,Le martyre adoré d’un mal délicieux.
Qu’il soit le chaud refuge où l’amertume sombre,L’oasis où l’esprit aride trouve l’ombre,L’étoile dont le feu ne s’altérant jamaisMet en fuite l’envie et le dessein mauvais.
Qu’il soit le beau pays où le zéphyr voyage,Et le chemin qu’égaie un riant paysage,Et le rayonnement et l’essor et l’espoir…Aimez-le dans le jour, aimez-le dans le soir.
Mais gardez-le du doute. Éloignez de sa flammeLes heurts de l’ouragan. Épargnez bien son âme :Car elle est sensitive et, trop prompte à souffrir,Se retire parfois au moment de s’offrir.
Évitez de mêler l’amertume à sa joie,De traiter ses faveurs comme l’aigle une proie,De changer sa clémence ineffable en douleurs,Son étreinte en outrage et son ivresse en pleurs.
Sachez éterniser la minute adorable.Dites : « Permettez-moi d’apaiser à la table« Où vous servez, Dieu bon, le nectar et le pain,« Ma fatigue inquiète et ma soif et ma faim.
« Laissez-moi demeurer au fond de votre Temple.« Je ne redoute pas vos regards. Je contemple« Avec un grand respect vos ineffables traits.« Je ne veux qu’en silence adorer vos attraits.
« Je ne veux que vous voir. N’écartez pas, Sagesse,« De votre autel lauré l’humble front qui s’abaisse« Et touche en frémissant votre socle sacré.« N’écartez pas de vous l’être désemparé.
« Prenez-le dans vos mains comme la brise ardente« Prend dans ses mains les fleurs heureuses qu’elle évente ;« Pressez-le contre vous ainsi qu’en la forêt« Le lierre adhère au tronc sans lequel il mourrait.
« Faites pleuvoir sur lui vos dons et vos guirlandes.« Couronnez-le de joie, accueillez ses offrandes,« Et, qu’entre vous et lui, se noue un fort lien« Contre lequel les doigts du Temps ne puissent rien. »
Ainsi vous maintiendrez intact en vous le zèleDe l’Amour pitoyable à tout culte fidèle.Il mettra sur vos cœurs émus son sceau de feu,Et vous communierez à la coupe du Dieu.
Vous vous évaderez de votre humaine geôle.Vous serez comme un lys que le vent de juin frôle.Vous n’aurez plus jamais sur vous le poids si lourdD’un délire cherchant l’Infini, chaque jour.
Vous serez radieux comme l’aube. Vos songesLuiront plus que l’éclair dont l’éclat se prolongeEt va percer l’abîme où la ténèbre dort.Vous serez les écrins où s’abrite un trésor.
Vous passerez, vêtus de vos enthousiasmes,Indemnes, au milieu des plus nuisibles miasmes.Vous serez protégés par votre Beau Désir,Et vous vivrez heureux d’avoir pu le saisir.
Mais vous ne craindrez ni l’outrage de la tombe,Ni l’oubli dont le poids sur l’égoïste tombe,Puisqu’après le trépas, alors, vous deviendrezLes atomes divins qu’Éros a consacrés.
100 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le Luth doré, Paris, BERNARD GRASSET, 1911· numérisation gallica.bnf.fr· Sources