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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Le Luth doré, 1911· Au temps des dieux

La Grèce

Pierre de Bouchaud· 88 vers

J’ai, ce printemps, le mal des pays de lumière !Je voudrais vous revoir, ô rive hospitalière,Où sur le sable blond que baise un flot brûlant,Noble pays d’Hellas, tu dors, étincelantDe fleurs, de chapiteaux, de temples et de marbres.Je voudrais à mon front l’ombre grêle des arbresQui lancent au zénith, éternellement bleu,Leurs rameaux qu’un zéphyr parfois agite un peu.J’ai besoin de toucher la feuille verte et lisseDu laurier d’Apollon, et le tremblant narcisseÉtoilant l’herbe rare, au pied du mont sacréQue la grande Pallas a souvent effleuré.Mais je vous veux surtout, chers oliviers gris-tendreDont les brins sont pareils aux reflets de la cendre,Comme si, sur vos troncs noueux et convulsés,L’inéluctable vie et les siècles passés,Avant de se perdre en la terre nourricière,Avaient légèrement déposé leur poussière…

O chère Hellas, mon cœur s’émeut rien qu’au doux nomD’Athènes où domine et vit le Parthénon.Mon cœur s’émeut rien qu’à deviner ou surprendreVos appels, Canéphore ; et votre geste tendre,Soutenant dans l’azur le fardeau parfumé,Est pour moi plus divin que la brise de mai,Alors que les senteurs de la jeune NatureS’éveillent, que l’essaim des fleurs et la verdure,L’arome des cyprès, les haleines des eauxÉparpillent sur tout leurs odorants réseaux.Oui, j’ai besoin de vous et de sentir encore,Sur les débris du Pnyx, lorsque germe l’aurore,L’âme de vos héros ou le cœur de vos DieuxCommunier en moi ; et d’écouter, pieux,Au sein du vent fleuri qui vole de l’Hymette,Les échos de la voix du divin Musagète…Sur l’Acropole et dans l’espace rayonnantRedire la prière auguste de Renan.Fouler par les quartiers déserts du CéramiqueL’argile qui, jadis, devenait l’urne antique,L’amphore au sein bombé, la coupe, le bassin,Ou bien la statuette au fier et pur dessin.Vous admirer encore, au soir tombant, théâtreOù — tel un feu flambant jailli du cœur de l’âtre —Les strophes de Sophocle élevaient vers le cielLeur cadence de flamme et leur douceur de miel ;Où, sous l’œil du cynique et de la courtisane,Se déroulaient les vers mordants d’Aristophane,Tandis que, dans le stade, on entendait le chœurDes frémissantes voix célébrer un vainqueur,Et scander sur le luth, la lyre ou la cithare,Un chant de Simonide, une ode de Pindare.Revoir et contempler vos restes immortels,Portiques des Géants, gymnases, beaux autelsDont on devine encor le mystique vestige ;Le mont au flanc duquel la tour des vents s’érige ;L’arc au noble contour d’Hadrien ; l’agoraOù Démosthènes, fier et vaillant, lacéraDe ses mordants propos les lâchetés des âmes…

Et vous, escaliers, terrasses, maisons, gammesDe tons et de couleurs luisant à l’infini ;Ravins qu’un thym tapisse et pics au sol jauniPar les pourpiers chargés de mille fleurs rampantes ;Et vous, rochers couleur de lumière, et vous pentesDu Lycabète, et vous, ondes de l’IlissosQue connurent parfois les lèvres des héros ;Et vous, site sublime, et vous, Vierges, Déesses,Éphèbes, Dieux, Destins, peuplant de vos sveltessesLes salles du musée où l’on parle tout bas ;Héroïnes de Gloire ou dont on ne sait pasLes angoisses d’antan et l’amoureuse joie,Et qui vous reposez dans l’humus qui flamboieCrépitant aux baisers de l’air subtil et chaud…Horizon transparent, limpide comme l’eauEt si pur, que l’on croit, qu’en dépit de l’espace,On va toucher l’éther ou bien l’oiseau qui passe ;Aubes sur les coteaux posant vos pieds pourprés ;Crépuscules dont les lointains sont diaprés :Hélas ? qui me rendra vos heures immortelles !

Que ne me gardez-vous, palais et citadelles,Dans le fouillis obscur de vos murs crevassés,Ou sous l’herbe, l’ortie et le lierre affaissés !Je goûterais la paix de votre ardent silence.Du chêne vert, du pin que la brise balance,J’arracherais la branche et, d’une adroite main,Au rameau d’olivier unissant le jasmin,Les serpolets en fleur aux souples saxifrages,Je tendrais, triomphant, comme au temps des vieux Sages,Diadème odorant et que baiserait l’air,Mon trophée au Soleil surgissant de la mer.

88 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le Luth doré, Paris, BERNARD GRASSET, 1911· numérisation gallica.bnf.fr· Sources