Le Luth doré, 1911· Les reliques du cœur
Les reliques du cœur
Ah ! pauvre vers d’amour où s’exprime ma peine,Formulaire d’angoisse ou cris de passion,Anneau mystérieux d’une immuable chaîne,Jets de sang, croix du cœur et pleurs d’émotion :
Vous êtes les témoins fidèles de mon âme,Les confidents émus de mon grave destin,Et vous mettez, intime et merveilleuse flamme,Sur les pleurs de ma vie un reflet argentin.
Vous êtes l’humble cadre où tient ma vie austère ;Ce que je garde hélas seul de tout un passé —Désirs, espoirs, aveux, baisers -, charmant mystèreDont le beau souvenir ne s’est point effacé.
Si l’on juge légers et si l’on me reprocheVos mots, vos tendres mots, jaillis de mon émoiComme un limpide flot sort du creux de la roche,Et, par moments, confus pour tout autre que moi
Si même leurs langueurs,leurs sursauts, leur tristesse,Leur accent tour à tour joyeux ou tourmenté,Leurs strophes d’amertume ou leurs hymnes d’ivressePour les indifférents ont trop d’inanité :
Ah ! qu’importe, mes vers, ce que l’on pourra dire,Et l’ironie absurde et l’inepte mépris !Apollon me prêta pour vous chanter sa lyre,Mais ma sincérité fait votre unique prix.
Et lorsque le trépas aura brisé mon êtreEn effaçant sa trace ainsi qu’une lueur,Je suis sûr en entier de ne pas disparaître,Si quelqu’amant vous aime, ô Reliques du cœur.
28 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le Luth doré, Paris, BERNARD GRASSET, 1911· numérisation gallica.bnf.fr· Sources