Le Luth doré, 1911· Les reliques du cœur
La joie
Je suis tout exalté de tendresse et de joie…Je suis heureux, je suis heureux. Je suis la proieD’une joie aussi belle et tendre que l’été.O lumière ô splendeur ! Je suis tout exaltéD’un bonheur qui promène en moi ses grandes ondes.Mon amour est l’orgueil et le centre des mondes.Il monte, croît, déborde ; il s’élance, il jaillitComme l’eau de la source en dehors du taillis.Dans l’air vierge voici vibrer ses belles cloches.Le lierre n’étreint pas plus fortement les roches,L’églantine le mur, le chèvrefeuil l’ormeau,Que le bonheur n’étreint mon âme. Ah ! Dieux quels ! mots !Délicats et subtils, rares et pleins de charmes,Gais comme les oiseaux, tremblants comme le s larmes,Plus frais que les ruisseaux, plus divers que les fleurs,Pourraient peindre jamais tant de chaudes langueurs ?J’écoute en moi chanter les rêvesComme la vague sur les grèves.J’entends un son plus tendre et douxQu’un violon résonnant sousLa voûte d’une cathédrale.Je suis heureux comme un pétalePar un vent tiède caressé.Je crois que mon être est bercéDans les souples bras de la brise,Comme une grappe de cytise…Je vois, là-bas, à l’horizon,Briller la neige au flanc d’un mont :Mon âme, qu’Éros illumine,De ce même manteau d’hermineEst couverte, me semble-t-il…Mon Dieu ! mon Dieu ! les bords du Nil,Quand le soir rouge les éclaire,Sont moins divins que cette terreOù l’hosannah de mon ardeurS’élève dans ce jour qui meurt…J’entends les mille voix des chosesS’éteindre, de ténèbre encloses,Et le silence, à pas discrets,Accaparer plaine et guérets…Mais ainsi que les jets des vasques,Dont les jeux, fringants et fantasques,Se poursuivent pendant la nuitQu’ils animent du léger bruitDe leurs minces fuseaux liquides :Chère Tendresse, tu dévidesAu fond de moi ton fil charmeurSur le rouet de mon bonheur…
Et désormais je ne puis croireQu’ici-bas tout soit illusoire,Puisque l’Amour a sur mon cœurLaissé tomber son sceau vainqueur ;Et pour que mieux je t’appartienne,Ayant joint mon âme à la tienne,M’a su, pour toujours, asservirAux liens de ton bon plaisir…
Mon cœur comme un soleil flamboie.Je suis tout exalté de joie !
58 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le Luth doré, Paris, BERNARD GRASSET, 1911· numérisation gallica.bnf.fr· Sources