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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Le Luth doré, 1911· La stérile ambition

La stérile ambition

Pierre de Bouchaud· 42 vers

Pour Humilis.

Ah ! tous ces pauvres gens qui, contemplant la Gloire,Tentent d’interroger son visage d’ivoireEt de scruter l’obscur langage de ses yeux.Tous ces infortunés qui cherchent, anxieux,Le mot Sésame ouvrant les huis des tabernaclesOù la Déesse clôt, jalouse, ses oracles.Tous ces jeunes désirs pour elle, chaque jour,Brûlant de passion et négligeant l’Amour,Puis prétendant, au cours de leur petite vie,A la couronne d’or dont chacun d’eux envieL’orbe échappant sans cesse à ses fragiles doigts.Tous ces gestes forcés d’aëdes maladroitsTendus vers le mystère où dort la Renommée ;Ces implorations afin que soit nomméePar sa bouche leur œuvre, et ce cuisant souciD’attirer à leur art un public endurci ;Ces vaines oraisons, et ces belles louanges,Et ces simplicités habiles ; ces mélangesDe pudiques émois, de mesquines candeurs,De calme cachant mal l’ambition, d’ardeursA peine se voilant sous l’humilité feinte ;Ce rêve d’approcher et d’enfourcher sans crainte,O Pégase, tes flancs, pour ravir le laurierQui sacre le poète à jamais le premierEntre tous les servants fidèles de la Muse !

Ah ! tous ces grands fatras de rêves dont s’abuseL’âme ; tous ces pensers qui n’ont pas d’autres butsQue de magnifier leurs auteurs ; ce confusAmas de desseins bas qu’on pare de prestige ;Ces cris vers Apollon passant sur son quadrige ;Cette fausse part prise au désespoir humain,Et ces pleurs sur la plèbe en repoussant la mainQu’elle tend ; ce prurit de succès ; ces prétextesA chants d’enthousiasme, à magnifiques textes ;Ce besoin d’être Homère, ou Sophocle ou Ronsard,Et par la foule lus avidement plus tard ;Ces appels à Vigny, Racine, Hugo, Virgile ;Cette fièvre de voir répété dans l’argileSon visage qu’on aime et qu’on trouve si beau ;Cette hâte d’orner d’avance son tombeauEt de se préparer quelque culte notoire…

Tous ces pauvres esprits s’invitant chez la Gloire !

42 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le Luth doré, Paris, BERNARD GRASSET, 1911· numérisation gallica.bnf.fr· Sources