Le Luth doré, 1911· Au temps des dieux
Le bonheur obtenu
Marcellus à Lyde, son amie.
Nec tanturn Clario Lyde est dilecta poetse.OVIDE.
L’aube baignait le front de la jeune journée…Le flot en se brisait sur la rive inclinéeEndormait mes pensers à son rythme chantant.La mer se soulevait comme un sein palpitant.Les algues, près de moi, laissaient flotter de souplesLianes enlaçant aux nœuds verts de leurs bouclesDes bateaux de pêcheurs à la rive amarrés.Le corail à fleur d’eau tendait ses crocs ouvrés.Et les dauphins, parfois lancés hors de la vague,Brillaient sous le soleil comme un éclair de dague.
Il me souvient encor du parfum que le ventDes terres apportait dans son souffle vivant,Et de l’anse arrondie où de beaux coquillagesS’entr’ouvraient, çà et là, telles des fleurs sauvages.Oui, j’ai gardé présents, dans leur moindre détail :L’horizon transparent ; l’herbe qui, sous l’aiguail,Scintillait, par endroits, comme des pierreries ;Et les pins parasols sur les grasses prairiesMettant leur ombre ronde ; et les coteaux boisésDont les arbres étaient par le jusant baisés.Car c’est dans ce décor que je vous vis paraître,Svelte autant que les lys, fraîche, et comme eux champêtre…Voici sur votre lèvre un sourire légerTel un gai papillon près des fleurs, voltiger,Cependant qu’aux galets argentés de la grèveVotre robe de lin en passant se soulève.
Vous alliez lentement et, des fleurs dans les mains,Suiviez à petits pas le sinueux cheminDont la pente menait à ce vieux banc de pierreD’où je vous regardais venir, songeuse et fière.Parfois vous incliniez sur le sol sablonneuxVotre front qu’ombrageait la nuit de vos cheveux ;Mais plus souvent vos yeux, tournés vers l’étendue,Fixaient au gré du flot la barque suspendue,Ou regardaient voler et plonger dans la merLes goëlands plaintifs, les mouettes d’argent clair…Ainsi vous approchiez, peu à peu, de l’asileOù vous veniez chercher, pour votre âme tranquille,L’abri quotidien ouvert sur le passé,Et d’où la vie, avec son effort insenséEt son ambition et son vain bruit de gloire,Pour le sage n’a plus de prestige illusoire…Chère, ce fut alors que vous me vîtes ; maisNul émoi, nulle peur n’éclata sur vos traits.Votre sang demeura, sous le corsage pâle,Aussi paisible que la verte mer étaleQui venait, dans un souffle, expirer à nos pieds,En léchant les rejets des larges merisiersSur la plage étendant l’écran noir de leurs branches.
Vos yeux, sans se troubler, mirent leurs clartés franchesDans mes yeux pendant que vous m’offriez soudainVos fleurs brillant encor des perles du matin.Voilant mon émoi sous un air de nonchalance,Je n’osais m’élancer ni rompre le silence,Car mon sang oppressé battait à grands coups sourds.Mais tout à coup je sentis vos doigts de veloursPeser suavement sur ma lèvre éperdue !…
De beaux oiseaux glissaient au loin sur l’étendue.Les flots roulaient avec des froissements soyeux.Et vos yeux demeuraient attachés à mes yeuxAvec éclat, avec extase, avec ivresse.Le vent salin, parfois, éparpillait vos tressesSur ma face, brûlante et froide tour à tour.Je me taisais, n’osant révéler mon amour.Et voici que mettant sur ma poitrine émueVotre tête, bientôt, je sentis, chaude et nue,Sous la dentelle fine et le linon léger,La chair de vos deux seins ardemment palpiter…
J’osai parler enfin. Dévoilant mes pensées,Et tenant vos deux mains aux miennes enlacées,Je vous dis ma ferveur fidèle ; mon ennuiDe vivre loin de vous, car l’heure qui s’enfuitEmporte sur son aile un peu de notre vie ;Que mon âme, par vous ayant été ravie,Ne s’appartenait plus ; que mieux valait la mortQue d’être séparés ainsi longtemps encor ;Et que, dût le Destin châtier ma constance,Je voulais près de moi avoir votre existenceAu moins un jour, et sur ma lèvre reposer,Une fois, votre joue adorable à baiser.
Je me tus. Cependant vous restiez sérieuse,Sans me répondre. Au loin, la mer, couleur d’yeuse,Haletait comme un flanc par l’angoisse oppressé.Et j’épiais le mot d’espoir tant caressé…Mais alors s’éleva votre voix haute et grave,Dont j’entendrai toujours la caresse : « Je grave,« Dans mon être, Ami cher,l’aveu,pour moi si doux,« Que j’attendais depuis longtemps, me dites-vous.« Chassez à tout jamais la tristesse cruelle.« Oubliez vos chagrins près d’une âme fidèle.« Que fleurisse la joie en vous. Que la rancœur« S’écarte de vos pas : Gloire à l’Amour vainqueur. »
Tel fut votre discours dont un écho sonoreEmportait chaque mot en offrande à l’aurore.J’étais comme inondé par de grands flots d’amour.J’avais contre mon cœur l’harmonieux contourDe votre corps voilé d’une étoffe légère.
Et depuis lors, je sens en moi tant de lumière,Je suis si loin des temps d’épreuve et de chagrinOù mon âme saignait dans un étau d’airain,Que j’oublie et mes pleurs et mes souffrances mêmes.Et je connais tout le bonheur puisque tu m’aimes.
102 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le Luth doré, Paris, BERNARD GRASSET, 1911· numérisation gallica.bnf.fr· Sources