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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Le Luth doré, 1911· Rêves et méditations

Nous pensons n’aimer plus

Pierre de Bouchaud· 38 vers

Pour G. Deschamps.

Ceux que nous n’aimons plus ont-ils même existé ?MARY-JANE CÈRE.

Nous pensons n’aimer plus, mais nous aimons encorCeux que notre âme juge en elle à jamais morts,Et la route avec eux quelques moments suivieInflue étroitement sur toute notre vie.Malgré nous tout subsiste et rien ne peut finir.Nous sommes les miroirs vivants du souvenir.Une phrase, un discours, une attitude, un geste,Resteront, malgré nous, le rappel manifesteD’actes réalisés, de mots dits autrefoisPar des amis d’un jour en qui nous eûmes foi.Ah quel leurre, mon Dieu, de nous estimer libresDe détacher d’un être aimé toutes les fibresDe notre ardeur, afin d’éteindre par degréLa puissance et les traits d’un amour adoré !Sans que nous le sachions l’âme garde l’empreinteDe quelque âme et le corps la marque d’une étreinte.Notre voix, notre rire et jusqu’à notre pasSuivent le rythme obscur, qu’on ne devine pas,D’existences dont nous n’avons plus la mémoire,Mais que nous imitons, d’instinct, et sans le croire.Le désir éperdu d’échapper au malheur,La volonté de fuir un antan de douleur,Ne sauraient empêcher l’essaim des tristes rêvesDe remonter en nous et de hanter sans trêvesDe leur peuple abhorré, la nuit, notre sommeil,Ou de nous torturer parfois même au réveil.Toujours l’intelligence incarne, quoi qu’on dise,Les fantômes d’esprits dont elle fut éprise.Nous sentons sur nos mains, nous gardons dans le cœurL’invisible contact, le stigmate vainqueurDe doigts pressant jadis nos doigts avec délire,De lèvres, fleurs d’aveux tremblants comme une lyre.Et c’est en vain que nous présumons aboliLe tourment, ou tombés au gouffre de l’oubliL’insulte et le mépris, car même dans la haineSur nous leur action est encore certaine…

Et tout homme est l’arène où, dans l’ombre effacé,Combat, pleure, s’égaie et survit le passé.

38 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le Luth doré, Paris, BERNARD GRASSET, 1911· numérisation gallica.bnf.fr· Sources