Le Luth doré, 1911· Près des miens
Le passé
O mes chers Morts, mes Morts aimés,Reposez bien, rêvez, dormez,Dans l’asile chaud de mon âme,Et réchauffez-vous à sa flamme.
Abritez-vous tous dans ce nid,Et que je sente l’Infini,Au souvenir de vos tendresses,En moi répandre ses ivresses.
Que je sente au fond de mon cœur,Votre cœur battre avec ferveur.Que votre invisible présenceSoit mon dictame et ma vaillance.
Les bourgeons s’ouvrent. Le soleilEst comme un bel archer vermeil.Ainsi qu’aux jours de votre vieTout le vert printemps irradie.
Mes chers Bien-Aimés, avec vousQue de moments heureux et doux !Oh promenades sur la routeQu’en avril les fleurs jonchaient toute !
Oh ! courses dès le frais matin ;Bouquets de verveine et de thym ;Au fond des ravins pleins de mousses,Gonfalons des nouvelles pousses…
Dans les replis du blanc linonEntourant de neige ton front,O Mère, des papillons frêlesSe prenaient, par instants, les ailes.
Alors, avec un geste adroit.Mon père, du bout de son doigt,Redonnait l’essor aux bestiolesQui poursuivaient leurs rondes folles.
Ou bien une ronce accrochaitLa mante souple, — qui cachaitLes fins cheveux de mes cousines, —A quelque brousse des ravines ;
Et moi, d’une timide main,J’écartais le croc inhumainOù, souvent, pendaient en trophéesDe longs fils d’or, dignes des fées.
Parfois je suivais dans les boisMon oncle avec son chien LiégeoisFlairant les pistes incertainesDes gras lapereaux de garennes.
Octobre, à l’horizon lointain,Drapait un mobile satin.Dans les vignes aux taches vivesOn entendait chanter les grives.
Puis c’étaient, par les champs, des crisDe charretiers ; les soyeux bruitsDu sol que perce la charrue ;Un rappel de huppe perdue ;
La caille au timide sanglot ;Le vol, strident comme un grelot,Des perdrix, près de la futaie ;Les merles jasant dans la haie ;
Parmi le brouillard se nichantDans les creux du coteau penchant,De fantomatiques passagesDe poule et de canard sauvages…
Passé charmant, qui comprendraCombien je t’aime et qui sauraQue, pour moi, ton culte fidèleAu souvenir des Miens se mêle ?
Qui devinera combien peuComptent pour moi tous les vains jeuxDes honneurs, des succès, des gloiresAuprès de vous, tendres Mémoires ?
L’avenir le plus triomphant,Vaudrait-il donc les jours qu’enfantJe passai dans votre demeure,O mes Bien-Aimés, que je pleure ?
Non, non. Tout le reste n’est rien.Mon cœur vit de vous, son seul bien.Il plonge en vous seuls ses racines,Comme dans l’humus les glycines.
Vous seuls êtes son réconfort,Son appui, son tranquille port.C’est à vous seuls qu’il se confie.O mes Morts, vous êtes ma vie.
80 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le Luth doré, Paris, BERNARD GRASSET, 1911· numérisation gallica.bnf.fr· Sources