Le Luth doré, 1911· Les jeux des saisons
Le rythme des champs
Pour Henri Austruy.
Ah ! que je vous aime, Nature,De glisser, d’abriter en moiLa fraîcheur de votre verdure,
Tout l’éblouissement, l’émoiDe vos langueurs, votre ombre tendreEt son enivrant désarroi.
Je vois, là-bas, un train s’étendreComme un reptile à l’horizon.L’œil en suit les vivants méandres.
C’est le temps de la fenaison.Des foins coupés couvrent la plaine :Agonisante floraison…
Le vent est doux comme une haleineD’adolescente à son printemps,Et tiède autant que de la laine.
Sur les larges rameaux flottantsDu cèdre les pigeons roucoulent.Dans la mousse pleuvent les glands.
J’entends des charrettes qui roulentEn gémissant sur leurs essieux,Tels des câbles qui se déroulent.
Et la grande fête des cieuxImmerge dans sa clarté blondeCes beaux instants délicieux…
Le ruisseau promène son ondeSous les viornes et le soleilÉpouse la terre féconde.
— Calme des choses, doux sommeilDu végétal et de l’arome,Volupté, charme sans pareil.
Vignobles, prés, éteules, chaume,Ah que je goûte avec respect !La paix de votre humble royaume !
Ah combien je me grise avecVotre sérénité divineEt ce parfum de trèfle sec…
Combien, près de vous, je devineLe rythme donnant leur beautéAux champs, aux fleurs, à la colline…
Combien les heurts de la Cité :Glorioles et Servitudes,S’oublient en votre majesté
43 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le Luth doré, Paris, BERNARD GRASSET, 1911· numérisation gallica.bnf.fr· Sources