Le Luth doré, 1911· Les reliques du cœur
Les lettres d’amour
Une chère écriture est un portrait vivant.MARCELINE DESBORDES.VALMORE.
Dieux Que je vous envie, Amants, qui possédezMaint discret billet tendreOù l’esprit et le cœur, que l’Amour a guidés,A l’Amour vont se rendre.
Vous pouvez chaque jour, sous l’aspect émouvantD’une chère écriture,Évoquer un visage au fond de vous vivantComme une image pure.
Quand vous le souhaitez, sur la page vos yeux,Avec transport, retrouventUn geste, une attitude et cet émoi pieuxQue deux cœurs joints éprouvent.
Vous pouvez, sur vos seins, garder comme un trésorLa frémissante feuilleOù l’Amie est clémente et se redit encorLe « oui » qui vous accueille.
Lorsque vous êtes seuls, parfois, sans le vouloirSi votre doigt le touche,Ce papier délicat frissonne, dans le soir,Comme une tiède bouche ;
Et vous pensez soudain entendre près de vousMurmurer : « Viens je t’aime. »Votre âme à cette voix dont l’accent est si douxCroit toucher le ciel même.
Et, parfois, vous n’avez qu’à palper lentementLa lettre aux pâles teintesPour retrouver l’émoi du baiser à l’amant,La fièvre des étreintes…
Mais parjure aux serments et rebelle au désir,Si la femme indocileS’éloigne, elle vous laisse enclos son souvenirDans l’écrin de son style ;
Et vous croyez revivre, en relisant l’aveuD’une aimable défaite,Un peu de ces beaux jours où vous fûtes le DieuDe la Beauté parfaite.
36 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le Luth doré, Paris, BERNARD GRASSET, 1911· numérisation gallica.bnf.fr· Sources