Le Luth doré, 1911· Rêves et méditations
Sur un rythme impair
Pour M. Henri Brémond.
Le sophora perd les grappes blanchesDe ses fleurs tombant en avalanchesSous l’étreinte du grand soleil d’août,Pendant que le sol de chaleur bout.
Le bourdon maraude et vrombit, frêlePetit point vibrant qui va, vient, mêleLe tendre pollen au doux pollen.Un grillon bondit dans le gramen.
L’essor de la brise agite l’onde.Elle passe sur la moisson blonde,Incline les prés et les roseaux,Et berce dans leurs nids les oiseaux.
La voici qui joue avec les arbres,Froisse leurs rameaux contre des marbresDe bancs, lutte avec le jet d’eau clair,Précipite au loin son rythme impair.
Ah ! que l’heure est bonne à l’âme lasse,Ivre de lueurs, d’azur, d’espace,Et qui ne veut plus que la beautéEt le calme abri du ciel d’été.
— Mon Dieu, se peut-il que le cœur sombreSous tant de soucis dont il s’encombreSi futilement ! Nous ne devonsQu’à nous seuls les maux dont nous souffrons.
Pourquoi compliquer ainsi la vieDe rêves tenant l’âme asservie ?Pourquoi rechercher, plus que l’honneur,L’irréalisable et vain bonheur ?
Mais il en est temps : devenons sage.Que la paix des champs soit le partageDe nos sens calmés ; que le soleilA leur vanité porte conseil.
Que l’herbe offre à nos fronts sa rosée.Imitons la fleur qui, reposéePar la nuit, dès l’aube, avec transport,Ouvre son calice aux rayons d’or.
Imitons l’oiseau, l’alerte abeilleQui sans se lasser vole à la treille.Soyons le limpide et bel étangQui comme un miroir uni s’étend.
Bornons nos désirs à la lumièreQui fait brasiller cette bruyère,Et tremble sur cet horizon bleuComme le soupir même de Dieu.
Soyons la nuée au ciel qu’argenteLe jeu des clartés ; soyons la sente,Mousseuse où s’enfuit l’eau du rocher ;Soyons le miel clos dans le rucher.
— Puis devenons tels que l’Évangile :Indulgents et droits ; sans peur des milleAssauts de l’orgueil, et devenons,Comme en notre enfance, aimants et bons
Et que notre cœur, chassant ses vainesTristesses, dès lors s’unisse aux peinesDe tous et qu’avec sincéritéIl n’ait plus qu’un but : l’Humanité.
56 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le Luth doré, Paris, BERNARD GRASSET, 1911· numérisation gallica.bnf.fr· Sources