Le Luth doré, 1911· Les reliques du cœur
Ode
Laisse à mon front ta main divinePour qu’elle entoure de douceurMon rêve admirable, et devineQue ce rêve est tien, ô ma Sœur.
Écoute ! Le vent qui s’élèveFait dans les taillis de sapinsUn bruit de pas et puis s’achèveEn baisers, en soupirs humains.
Vois-tu l’Amour ? Sur la terrasseDe pierres blanches comme un lysIl se repose, mais sa faceEst plus joyeuse que jadis.
Regarde Il est debout. Il marche.Son pas réveille l’escalier :Il va monter. A la vieille archeUn instant il vient s’appuyer.
Le voici. Tu l’entends ? Il frôleLes gonds de l’huis avec sa mainImpatiente. A son épauleRésonne le carquois d’airain…
Ton cœur bat plus fort : il palpite ;Il tremble ; il redoute un tel lieu.Car la distance est si petiteTe séparant encor du Dieu.
Car tu sens déjà dans ton âmeÉmue un grand frisson courir,Et les morsures de la flammeDont tu ne pourras plus guérir ;
Car déjà tu te sais la proieDe l’irréfrénable désirQui t’entraîne encor sur la voieD’Éros, toute à son bon plaisir.
Pourquoi résister ? La souffranceEst pour ceux que veut fuir l’Amour.Il vaut mieux saigner sous sa lanceQu’être abandonné sans retour.
Lève-toi. Cours. Ouvre la porte.Éros ne cause pas d’effroiLorsqu’on l’accueille de la sorte,Et qu’on se soumet à sa loi.
Ouvre vite la porte close.Songe à l’enivrante douceurDe presser, ainsi qu’une rose,La chère tête sur ton cœur.
Et vois : le lourd battant, à peineSur ses gonds d’or a-t-il tourné,Que s’élance une tiède haleineVers ton front émotionné ;
Cependant que ton corps flexibleSous un poids, qu’on n’aperçoit pas,S’incline : le sein invisibleDu Dieu qui te presse en ses bras.
52 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le Luth doré, Paris, BERNARD GRASSET, 1911· numérisation gallica.bnf.fr· Sources