Le Luth doré, 1911· Les reliques du cœur
Souvenir
Je n’ai pas oublié les sinistres annéesOù l’angoisse rôdait sans cesse dans mon cœur.La rafale effeuillait mes heures fortunéesEt heurtait à ce seuil comme un guerrier vainqueur.
J’écoutais, dans le soir, les larmes de la pluieQui tombaient sur le sol avec un bruit glacé.Et le rire si pur de ma jeunesse enfuieN’était plus qu’un écho douloureux du passé.
La tristesse, drapée en son péplum austère,Se tenait immobile auprès de l’âtre éteint.Et dans mon clair jardin, près du banc solitaire,Dépérissaient le lys, la glycine et le lin.
Un silence toujours plus profond et plus morneEngourdissait mon être inexorablement.J’apercevais au loin, à l’horizon sans borne,La vie avec son flux sans cesse en mouvement.
Mais j’étais séparé de l’humaine aventurePar la main des Destins envieux et méchants.Et dans ma solitude affreuse la NatureNe m’apportait ni rameaux verts ni fleur des champs.
Et j’attendais la mort. Mais vous êtes venueAvec votre babil joyeux, et votre cœurChaud comme le soleil, et votre âme ingénue.Mon sombre et froid logis ne vous a pas fait peur.
Vous avez repoussé de l’âtre la souffrance,Ranimé le foyer depuis longtemps sans feu,Chassé la solitude, appelé l’espéranceEt la joie, ouvert l’huis aux baisers du ciel bleu.
Vous m’avez doucement mené vers l’onde pureQui naît, vit et se cache au fond du bois épais.Et j’ai lavé mon front de tant de meurtrissure,Et mon être en tumulte a retrouvé la paix.
Je n’ai plus reconnu mon esprit et mon âme.Vous avez fait de moi, Chérie, un cœur nouveau.Vous m’avez apporté le baume et le dictame.Je me reprends à vivre et l’azur est si beau !
Et l’avenir, voilé comme une amène aurore,L’incertain avenir tant de fois redouté,Je l’attends, confiant, puisque c’est vous encoreQui le rendrez docile à votre volonté :
Car vous êtes mon grand appui, la bonne féeDont la présence exalte et dirige mes pas,Et dont la main tendit à ma lèvre altéréeLa coupe de l’Amour que j’invoquais tout bas.
44 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le Luth doré, Paris, BERNARD GRASSET, 1911· numérisation gallica.bnf.fr· Sources