Le Luth doré, 1911· Rêves et méditations
Pitié
Pour Mme de Pomairols.
Mon être saigne, ce matin,De toutes les douleurs humaines,De chaque infortuné destin,Des lourds chagrins, des grandes peines.
Il entend passer dans le ventLes cris du cœur que mord l’épreuve,Ou de l’âme qu’un décevantAmour rendit à jamais veuve.
Il évoque tous les honnisMarqués du sceau de la souffrance,Les milliers d’inconnus, bannisDu bonheur et de l’espérance.
— Chacun, pour courre son plaisir,Les oublie et les abandonne :Ils ne valent pas le loisirAuquel l’égoïsme s’adonne.
Pourquoi les plaindre ? Le printempsVient avec son parfum de sèves.Le zéphyr, chassant les autans,Ramène les fleurs et les rêves.
Qu’importent la plainte, l’effroiLes deuils des frustrés de la vie ?Sus au Bonheur, le Dieu, le roi,Le seul état digne d’envie !
Faut-il, quand le lys argentéEmplit l’éther de son arôme,Ne pas se griser de beauté ?…La mousse verdit l’humble chaume ;
Et l’ineffable renouveau,Qui verse à tout son allégresse,Offre son verdoyant berceauMême au mortel qu’un mal oppresse…
— Ah ! chers Dolents, vous qui n’avezJamais trempé vos pauvres lèvresAux flots de joie et ne savezDes jours que l’angoisse et ses fièvres ;
Vous qui souffrez de l’hosannahJaillissant des bouches heureuses ;Vous que l’Espoir vain fascina ;Ceux, ô Tristesse, que tu creuses :
Blottissez-vous contre mon cœur.Sur votre tête qu’elle a ceinte,Sur vos traits, oints par la rancœur,Je baise la Misère sainte.
44 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le Luth doré, Paris, BERNARD GRASSET, 1911· numérisation gallica.bnf.fr· Sources