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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Le Luth doré, 1911· Les reliques du cœur

Protection de l’amour

Pierre de Bouchaud· 36 vers

C’est parce que l’Amour te guidant vers ma vieT’a d’un lien si fort rivée à moi, Chérie,En mêlant à mes jours ton destin grave et purComme une source calme où se mire l’azur,Que je t’offre, ce soir, au seuil de ma demeure,En dépit du Destin ordonnant que tout meure,Cette rose où le sang de la pourpre est mêléA la neige, pareille à ton doux front voilé,Et qui n’a conservé sur sa flexible tigeNulle feuille fanée et nul dard qui s’érige.Accepte-la comme un emblème du bonheurDont tu fleuris sans cesse et réchauffes mon cœur.Accepte aussi ce lin que des brins d’or parsèmentEt ce chanvre à tisser dont tes blanches mains aimentA garnir longuement la quenouille de buis,Tandis que le rouet actif tourne sans bruit.

Ne crains pas que la fleur que je t’offre se faneAu contact de ton sein, que le fil diaphane,Par tes doigts étiré, ne se casse soudain,Que la brise ne fasse à ce tissu de lin,Plus transparent que l’eau, de brusques érafluresEt n’accroche aux ajoncs rugueux leurs dentelures.Sois sans trouble. L’épreuve épargne l’Amour fortDont l’ardeur à lui-même est un tranquille port.L’épreuve ne peut rien contre le calme empireD’un cœur qui chastement pour un seul cœur soupire,Et qui borne ses goûts et limite ses vœuxA plonger son regard toujours aux mêmes yeux.De même qu’elle n’a pu meurtrir de sa haineCes amants fortunés que leur constance enchaîne,L’épreuve ne saurait non plus sacrifierA son ressentiment chaque objet familier,Dont la simple, fluette et fragile existenceEmprunte à la tendresse un peu de sa substance,Et qui, dans la demeure où l’Amour est entré,Reste comme lui noble et comme lui sacré.

36 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le Luth doré, Paris, BERNARD GRASSET, 1911· numérisation gallica.bnf.fr· Sources