Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Le Luth doré, 1911· Les jeux des saisons

Reproches

Pierre de Bouchaud· 44 vers

Non, non vous n’aimez pas la Nature. Les roses,Vous ne les comprenez que dans un vase encloses.Elles sont sans douceur et sans charme pour vousQuand, sur leur tige souple, on les voit pencher sousL’effleurement soudain du zéphyr dont les lèvresLes caressent avec des frissonnements mièvres.Vous ne comprenez pas ces massifs glorieuxOù mille rameaux lourds croisent leurs mille feux,Et lancent dans les airs émus un tel aromeQu’il change le jardin en magique royaume.Vous redoutez, au tronc de l’ormeau s’enroulant,La liane épineuse où rit l’églantier blancQui vit à l’aventure, avec effronterieEt sans règles accroche, au hasard, la féerieDe ses houppes de neige à la branche qui pend.Vous ne pouvez souffrir l’arbuste qui répand,Vivaces, dépassant l’ordre d’une corbeille,Des boutons et des fleurs que vient goûter l’abeille.Il faut à votre goût le grave alignementOù, sur la plate-bande, isolés sagement,S’érigent les rosiers à pousses bien stylées.Vous vous scandalisez des fleurs échevelées.Autant qu’à votre robe un pli malencontreux,Vous abhorrez la folle ardeur qui mêle entr’euxLes flexibles rameaux dans une même étreinte.Et vous vous détournez, en un dédain sans feinte,Du brasier de parfums montant comme un encensDes bosquets où jaillit la rose rouge sang…

Non, non, vous n’aimez pas la Nature. L’angoisseDu pétale nouveau que la rafale froisse ;La fièvre du bouton qu’atteint trop de soleil ;La souffrance des lys qu’avec un dur orteilBlesse le renouveau rempli d’insouciance ;Le calice arraché qui tombe en défaillanceEt laisse fuir au loin la poudre du pollen ;Tant de bourgeons flétris qui seront sans hymen,Et de pistils mourant dans le fond des calices :Vous laissent insensible à leurs muets supplices…Vous ne haïssez point, vous supportez gaiementSur la plante les jeux bruts et pervers du vent.Et, pas plus que d’un cœur tout débordant de flammes,Madame, vous n’aimez vous approcher des âmesAfin d’en partager l’épreuve et les douleurs,Vous ne savez, hélas ! vous pencher sur les fleurs.

44 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le Luth doré, Paris, BERNARD GRASSET, 1911· numérisation gallica.bnf.fr· Sources