Le Luth doré, 1911· Les reliques du cœur
Revivre en la nature
Pour Jean Dornis.
O Dieux du jour, voici que sur l’eau des fontainesVous penchez votre front,Et qu’on voit s’incliner sous vos tièdes haleinesLa coupe du lys rond.
Dieux immortels, voici le temps de votre extaseAuprès des jeunes fleurs.Voici pour vos cheveux le merveilleux pétaseDes liserons grimpeurs.
Voici qu’au doux baiser de l’air votre âme s’ouvreComme un bouton d’iris,Et que vos doigts se jouent dans les feuilles du rouvreEt les brins du maïs.
Voici que, désertant les pays de lumière,Vous êtes revenusAvec la floraison de la rose trémièreEt des convolvulus.
Je vous sais près de moi dans le parfum des rosesOù vous trempez la main,Dans l’Eurus balançant jasmins et lauriers-roses,Dans l’arôme du thym.
Je vous adore, je crois en vous, et ma boucheBaise le thyrse blondDe la giroflée où vous guidez le faroucheEt rapide bourdon…
— Mes chers Dieux, c’est en vous que j’ai foi pour survivreA l’envieuse mort,Pour renaître après moi dans la plante qu’enivreSoleil, ton onde d’or.
Vous mêlerez au cœur apaisant de la terreMes restes, vous ferezSurgir de ce qui fut moi, lilas, primevères,Pivoine, œillets pourprés.
Vous changerez, mes Dieux, vous changerez en sèveFécondante le sangQui dans mon être court et n’a pas plus de trêveQu’un fleuve bondissant ;
Vous donnerez en baume exquis toute mon âmeQui se perpétueraDans la souple glycine et la rose de flamme,L’orange, le cédrat…
Mais vous ferez aussi que les fleurs, où ma viePassera désormais,Gardent un peu de cette ardeur inassouvieOù je me consumais.
Pour que ceux qui,prenant dans les mains leur corolle,Transportés tour à tourD’un élan bienheureux et d’une angoisse folle,Reconnaissent l’Amour.
48 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le Luth doré, Paris, BERNARD GRASSET, 1911· numérisation gallica.bnf.fr· Sources