Le Luth doré, 1911· Les reliques du cœur
Seul
Redeviens solitaire et garde le silence,Il ne t’appartient plus d’espérer, ô mon cœur.Le roitelet joyeux qui dans l’air se balanceNe dira plus pour toi la chanson du bonheur.
L’Amour dont tu vécus est encor là, mais l’heureN’est plus où ses bras forts t’enserraient doucement.Il les a refermés. Il craint, il souffre, il pleure.Et ses yeux sont plaintifs comme un gémissement.
Ne lui murmure point de fervente prière,Il la repousserait, de lui-même honteux ;Car il n’est plus le Dieu de force et de lumière,Mais un enfant craintif en face des aveux.
Souffre,en dissimulant ton angoisse et ta peine.Qu’on ne devine point ton deuil inconsolé.La ronce du chagrin t’environne, t’enchaîne,T’agrippe : ne dis pas que ton sang a coulé.
Puisqu’elle a tant souffert, la chère Bien-Aimée,De t’avoir, quelques jours, dans son rêve abrité :Qu’elle éloigne à jamais de toi sa destinée,Qu’elle oublie à jamais aussi sa charité ;
Et que se pardonnant cette faiblesse exquiseQui l’inclina vers toi comme une fraîche fleur,Ses esprits apaisés, son âme reconquiseLui donnent le repos ou chassent la douleur.
Mais toi, reprends ta route à la nuit qui commence ;L’espoir est mort, et que t’importe l’avenir ?Redeviens solitaire et garde le silence,Et que ton grand amour vive d’un souvenir.
28 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le Luth doré, Paris, BERNARD GRASSET, 1911· numérisation gallica.bnf.fr· Sources