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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Le recueil des souvenirs, 1899· Heures antiques· I. bas-reliefs

Hermione et Lykas

Pierre de Bouchaud· 64 vers

Lykas aime Hermione et n’ose le lui dire.Pour Lykas en secret Hermione soupireEt sent lorsqu’elle rêve au berger un émoiL’envahir peu à peu et grandir malgré soi.Lykas inscrit souvent sur l’écorce d’un chêneLe cher nom de la vierge auquel le sien s’enchaîne.La grâce d’Hermione et l’azur de ses yeuxPassionnent Lykas, timide et radieux.

Ils condamnent en vain leurs lèvres au silence :Mais l’invincible aveu qui de leur cœur s’élance,Leur trouble, leur langueur, leurs rêves à l’écart,Le langage voilé que parle leur regard,Promettent à l’amour une sûre victoire.

Voici qu’au pied des monts, près de l’étang de moireQue fendent la murène et les cyprins dorés,Les amoureux se sont un beau jour rencontrés.Aucun bruit autour d’eux. Partout la solitude.La Nature s’éveille et dans sa quiétudeLe printemps lourd de sève, au sein des cyclamens,Dépose, en se cachant, d’impalpables pollens.

Interdits, yeux baissés, mains jointes, lèvre close,Hermione et Lykas, le visage tout rose,Restent l’un près de l’autre, incertains, ne sachantComment cacher l’émoi de leur front se penchantVers le sol émaillé de blondes primevèresQui donnent à leurs cœurs des conseils peu sévères.

Mais bientôt dans un trouble ardent les amoureux,L’un vers l’autre accourus, se contemplent tous deux.Ils sont seuls, le désir sèche leur gorge aride.Et le soleil d’Avril sur l’étang qui se rideJette au creuset des flots de l’or en fusion.Leur âme est un foyer brûlant de passion.

Lykas s’enhardissant : « Hermione, je t’aime,Dit-il. Pose ta main dans ma main, ô poèmeDe grâce et de fraîcheur. » Hermione obéit,Son beau sein se soulève et son regard bleuit.Et la vierge levant vers Lykas son visageRépond à demi-voix : « Un cher et doux présageDe bonheur ici-même avait guidé mes pas.O Lykas, me voici : Je ne regrette pasLe don que je te fais pour toujours de moi-même.Je suis à toi, mon cher amant, prends-moi : je t’aime ! »

De ses lèvres, Lykas effleure en rougissantLes cheveux d’Hermione et son bras frémissant.Sur leur tête Zephyr laisse tomber des rosesEt les adolescents vont sous les lauriers roses,Épaule contre épaule et les doigts enlacés.Et la forêt, témoin de leurs premiers baisers,Au-dessus des amants agite ses ramures.

Bientôt leur voix se perd en de confus murmures.Lykas serre l’étreinte et devient plus pressant.Mais la vierge, d’abord craintive, ne consentQu’à donner à Lykas le rubis de sa boucheSans répondre à la main fiévreuse qu’elle touche.

Soudain sur un buisson Hermione a surprisL’hymen de deux ramiers, oiseaux chers à Cypris.La vierge à cette vue, immobile, tressaille.La flamme du désir la mord. Elle défaille.S’abandonnant alors et lasse de lutter,Elle laisse Lykas la prendre et l’emporter.L’amante sous le dais du grand bois solitaireVoit de l’Amour tomber le voile et le mystèreEt goûte le bonheur dans les bras de l’aimé.

Du ciel Vénus sourit au beau couple pâmé.

64 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le recueil des souvenirs, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1899· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources