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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Le recueil des souvenirs, 1899· Heures douces

L’automne et l’amour

Pierre de Bouchaud· 104 vers

Viens, l’Automne sourit au déclin de l’annéeEt suspend aux rameaux ses astragales d’or.Opale dans l’écrin de l’herbe safranée,Scintille le colchique, et parmi le décorDes grands arbres baignés au loin de brume blondeUn soleil attendri lance des traits plus doux.

Sur le lac transparent et dont miroite l’ondeDes feuilles ont glissé, barques fines, et sousLe lent frissonnement des roseaux de la bergeOn voit s’ébattre à l’air de beaux poissons d’argent.A des troncs décharnés grimpe la vigne viergeComme un pourpre étendard sur la mort s’érigeant.Et c’est comme une immense et claire symphonieDe couleurs dont l’ensemble anime les forêtsEt que l’Automne, au front grave et doux, s’ingénieA semer sur les champs, les prés et les guérets.

Aucun bruit. L’harmonie est faite du silenceQui des grands monts voisins tombent sur le lac froid.Aucun bruit. Seul, parfois, un roitelet s’élanceEt quelque instant sur l’eau plane, muet d’effroi.Car l’Automne, pensif et grave, lui fait signeDe détourner du bois ses yeux dépaysés,Et de gagner les ciels que son geste désigne,Les pays de lumière où chantent les baisers.

L’heure d’un pied plus lent et plus triste chemineLe long des beaux sentiers que l’hiver va ternir.Et dans l’éther ouaté d’azur pâle et d’hermineSemble planer le cygne blanc du souvenir.

Viens ! laissons-nous bercer tous deux au gré de l’heure.Laissons bercer nos cœurs par l’an à son déclin.Marchons d’un pas très doux vers la source qui pleure,Et mêlons notre voix à son lied cristallin.Là-bas, chère, là-bas, derrière la ravine,L’hiver vêt sa froidure et pare ses frimas.Déjà l’ombre froidit. La nature divineIncline sur le sol un visage plus las.Chère, il n’est plus le temps de la grappe fleurie.La glycine se fane et penche pour mourirSes rameaux dépouillés et sa tige meurtrie.Les chrysanthèmes blancs en boutons vont s’ouvrir.Le parc que le printemps avait couvert de rosesEst tout parsemé de feuilles mortes. VoiciQu’au double effort des bœufs tendant leurs mufles rosesLa terre ouvre ses flancs au dard du soc noirci.

Viens ! Attristons nos yeux des langueurs de l’Automne,Mais gardons en nos cœurs la gaîté des avrils.Qu’importe que l’an meure ou le pampre festonneDe lacets rougeoyants le perron des ménils ?Que nous font la tristesse et la mélancolieDe l’Automne aux cheveux parsemés de fils d’or ?

Si d’une main cruelle et brutale, il délieDes troncs et des rameaux la feuille verte encor,Si du myrte flexible il détache la perle,Suspend aux bras du houx des globules de feu,Dénude le hallier et, dans l’eau qui déferle,Jette la libellule et le papillon bleu ;Si du jardin rieur il flétrit la parure,Et dans l’air où, jadis, au temps des Mais enfuis,Voltigeait un parfum de fleurs et de verdure,Ne laisse plus flotter que l’âpre odeur du buis ;Si parmi l’herbe folle il met des scabieuses,Comme un vivant soupir du Passé regretté :Sa main ne peut faner nos âmes radieusesOù l’amour fait éclore un printemps exalté !

Viens ! Il est doux d’errer au crépuscule mauve,Parmi les aubépins aux doigts déchiquetés,En pensant à l’amour bien-aimé qui nous sauveDu désespoir de voir sombrer les beaux étés.

Voici fleurir encor de frêles violettes ;Leur charme délicat, leur grâce et leurs pâleursCherchent l’abri discret des bruyères fluettesQui tendent vers le ciel leurs clochettes en pleurs.

Et tandis qu’au rucher se murent les abeilles,Sans butin désormais, car Septembre est défunt,Que le cellier s’emplit du fardeau des corbeillesDont l’osier s’élargit sous les pommes d’or brun ;Tandis qu’un voile gris tombe avec les nuéesAux confins estompés des fumeux horizonsEt des plaines, au loin, semblant diminuées,Revivons notre amour exempt de trahisons !

Laissons le désespoir gémir au fond des choses,Le temps et la nature à leurs obscurs regrets,Et sur les flots du lac, alanguis et morosesSe refléter les pins, les saules, les cyprès.

Je t’apporte, ce soir, épris de ton sourire,Mon cœur d’homme fidèle à ton destin lié ;Je te donne mon cœur et ma vie, et je mireDans le lac de tes yeux mon œil extasié.Car l’Espoir, bel éphèbe au geste doux et tendre,Me guide par la main, ma Douce, à ton côté.Viens ! Ne nous parlons plus. Je sais si bien comprendreLe langage muet de ton cœur enchanté.Viens ! Vivons notre rêve. Il est doux. Les venellesSont pleines de mystère en le parc endormi.Laissons l’amour chanter en nous ses villanellesSous les yeux de l’Automne, hélas ! mort à demi.

Demain l’Hiver viendra heurter à notre porte.La neige blanchira les prés, les champs, les bois,Le gel crevassera le sol durci. Qu’importe ?Un foyer de tendresse embrase nos cœurs droits.O chère ! devant toi j’incline ma penséeEt sur ton front ému baisant tes boucles d’or,Il m’est, quand va mourir la Nature oppressée,Doux de sentir l’Amour résister à la Mort !

104 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le recueil des souvenirs, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1899· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources