Le recueil des souvenirs, 1899· Heures philosophiques
L’énigme
Au vicomte E.-M. de Vogüé.
A l’ormeau contourné le pampre vert s’enlaceEt la mer des blés roux ondule en frissons lents.Un vent tiède secoue avec de doux élansLes saules chevelus baissant leur tête lasse.
Tout s’essaie à chanter sur le sol rajeuniLa chanson du bonheur et l’hymne de la vie.Victorieusement la nature ravieLaisse éclater sa joie immense à l’infini.
Au flanc des monts lilas parfumés de lavandes,Les chèvres à longs poils égrènent leur troupeauSuivi du pâtre, ayant aux plis de son manteauLe sel gemme flairé par les bêtes friandes.
On entend résonner des cloches aux lointainsEt l’écho prolongé de chaque onde sonoreTombe aux pics, aux ravins, aux champs que midi dore,En déluge de sons et d’accords argentins.
L’air est plein de baisers, d’amour et de lumière.Sur le gazon soyeux et frais du boulingrin,Au pied des socles lourds portant les dieux d’airain.S’entr’ouvrent la pivoine et la rose bruyère.
Et tout est grâce, amour, essor, paix et gaîté,Trêve d’un jour aux pleurs dont ce monde est le règne.On oublie un instant qu’ici-bas l’âme saigneEt qu’il est plus d’un cœur lugubre et dévasté.
Mais devant les rejets vivaces des grands chênes,Le peuple exubérant des rosiers et des lis,Le tapis parfumé des thyms et des iris,La clématite en fleur s’appuyant aux troènes ;
Devant l’azur profond des cieux illuminés,La moisson mûrissante, orgueilleuse et splendide,Les chants d’oiseaux, le vent qui remue et qui rideLes flots du lac par les cyprins d’or sillonnés ;
Devant le triomphal jaillissement de sèveCouvrant le tronc des ifs, les pampres, les figuiers ;Le gazouillis joyeux des sources et des guiersEntre la rive étroite où l’eau coule sans trêve ;
Devant la majesté des champs, des prés, des bois,L’allégresse de vivre auréolant les choses,L’or des soleils parmi l’or des aubes écloses,L’existence si belle et si tendre à la fois ;
Devant l’âme qu’on sent éparse en la matièreÉmue et palpitant sous le souffle des dieux,Devant l’immensité de l’éther radieuxRépandant ses clartés sur la nature entière :
En vain, interrogeant l’énigmatique Sort,Le penseur anxieux se refuse à comprendreDe quel destin, Création, tu peux dépendre,Puisque tout ton éclat doit sombrer dans la mort.
48 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le recueil des souvenirs, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1899· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources