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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Le recueil des souvenirs, 1899· Heures antiques· I. bas-reliefs

Le foin

Pierre de Bouchaud· 52 vers

Ouvre ta porte au frais matin. La brise est pure.A la crête des monts dressés dans leur parureImmaculée, on voit pointer des flèches d’orQue les chevaux sacrés, invisibles encor,Traînant le char du Roi Soleil emmi les nuesLancent par les naseaux du fond des étenduesQui devant eux sans fin déroulent leur parcours.

Baigne ton front, tes mains et ta face au veloursDu ruisseau qui susurre auprès de ta demeureSon chant insoucieux de la fuite de l’heure.

Prends ta faulx sur l’épaule et ta corbeille au bras.Dans le matin léger marche ; et quand tu verrasAu penchant du vallon et près du bois de vernesOnduler lentement la tige des luzernes,Fais halte. D’une main forte comme l’étauPasse la pierre au fil aiguisé de ta faulx.Puis coupe l’herbe grasse et que tombe en cadenceSous l’outil qui la mord la belle moisson dense.Vois ! Phébus qui paraît rit aux perles d’argentQue détacha Phœbé de son voile changeantDurant la fraîche nuit. Déjà les sauterellesMènent autour de toi leurs jeux brusques et frêlesEt sautillant, joyeux, des milliers de grillonsS’enivrent du parfum qui sort des verts sillons.Toi, cependant, ami, poursuis ta bonne tâcheSans craindre la fatigue et la paresse lâche :Car Pan, le dieu des prés, ne protègerait pasLe moissonneur craignant les peines et les pas.

Ton foin sous le soleil jaunit et se dessèche.Avant que le serein ne tombe et la nuit fraîche,Tu pourras, attelant au double joug tes bœufs,Ramener, les essieux ployés, un char herbeuxSur lequel grimperont avec un ris sonoreTes beaux enfants hâlés aux visages d’aurore.

Mais voici que la force active de ta mainA presque anticipé sur l’œuvre de demain.Borne là ton travail. Lève ce front humideDe sueur, car ton bras moins activement guideLa faulx. Arrête-toi. Cesse un labeur trop long.Assieds-toi sous ce chêne antique. Le pain blondPresque jusques au bord remplit ta panetière,Et posé mollement sur des feuilles de lierre,Un fromage tremblant met son orbe lactéNon loin de la ciboule au derme velouté.Prends. Mords à pleines dents le gâteau de farine,Avec du lait figé la chair neigeuse et fine.Mords la bulbe rosée. Écoute autour de toiLes oiseaux gazouiller à ce festin de roi.Mange à ta faim, et si l’âpre soif se déchaîne,Va boire dans ta main à la source prochaine,Puis, dans l’herbe odorante étendu sur le dos,Laisse le bon sommeil te plonger au repos.

52 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le recueil des souvenirs, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1899· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources