Le recueil des souvenirs, 1899· Heures florentines
L’exil de Dante
Dante, quand l’ennemi te chassa de Florence,— Comme au seuil de l’Enfer laissant toute espérance —Tu pris, sombre et muet, le chemin de l’exil,
Pourtant, le gai matin chantait dans les ramures.Les arbres s’agitaient avec de frais murmures.Les bourgeons éclataient sous les baisers d’avril.
On entendait partout sonner les campaniles,Les oiseaux pépier et voleter, agiles,Sur les graves palais qui s’égayaient un peu.
Déjà l’aube empourprait, au loin, l’Apennin bleu.
Florence s’éveillant, lumineuse et rosée,Comme une belle vierge au sortir du sommeil,Souriait à l’éclat adorable et vermeilDe l’Orient. Déjà les gouttes de roséeTombaient avec des sons cristallins et très douxSur la terre odorante.Et jamais encor, sousL’aurore, la Beauté n’avait été si belle !
Toi, cependant, sans voir l’harmonie éternelle,Tu t’éloignais pensif et des pleurs dans les yeux.Et parfois, reportant sur ton ingrate villeUn regard douloureux, demeurais immobile,Puis triste poursuivais ta marche sous les cieux.
Et ta ville laissant se consommer le crimeRestait froide, au départ du poète sublimeQu’elle eût dû couronner d’honneur et de laurierEt qu’elle reniait comme un aventurier !
Mais la Gloire que te refusait ta patrieT’emporta sur son aile, ô grande âme meurtrie,Et ton nom dans Florence autrefois détestéBrille comme un reproche aux murs de la cité.
31 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le recueil des souvenirs, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1899· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources