Le recueil des souvenirs, 1899· Heures florentines
Les Cascine
A Augustin Thierry.
Des fleurs, partout des fleurs, des glycines, des rosesOuvertes, s’effeuillant, en boutons ou mi-closes,Des crocus, des jasmins, des lys impérieuxBalançant doucement leur tige ; les grands yeuxDes pervenches auprès des pâles violettesSur lesquelles, courbant leurs caresses muettes,Les asphodèles d’or brillent comme un soleilNon loin des lilas blancs et du peuple vermeil,Chamarré, lumineux et doux des anémones.
L’air a la transparence exquise des automnes.On entend résonner les chants et les baisersEt la joie et l’amour, du haut des cieux rosés,Tombent, telle une pluie impalpable d’essence,Légèrement dans la corbeille de Florence,Comme un encens très pur que jetteraient les dieux.Les sentiers sont jonchés de bourgeons gracieux,Et sous les pas toujours des fleurs, des fleurs charmantes,Des fleurs tendant vers nous leur tendresse d’amantes,Leurs regards frêles, doux et qui semblent parlerUn langage d’odeurs qu’on voudrait démêlerParmi les frissons clairs agitant la maréeDes corolles à l’âme élégante et sacrée,Et les blonds mimosas dont l’ardente senteurSur l’aile des zéphyrs s’épanche avec lenteur.
Voici tomber le soir en grappes d’améthysteSur la foule joyeuse où la gaîté persisteMalgré l’heure plus grave et l’azur qui faiblit.
Sur le ciel à la fois purpurin et pâliSe dessinent en noir les masses des grands chênesEt dans leur décor bleu les montagnes lointaines,Qu’éclaboussent de blanc les cubes des villas,Se couvrent peu à peu d’une écharpe lilas.
Le Palais vieux s’érige en obélisque rose.On peut voir la colline où Fiesole reposeNager dans l’atmosphère où les ifs de la nuitPlantent leur forêt brune aux pieds du jour qui fuit.
Sur les choses s’épand une lueur diffuse.La Toscane paisible et divine s’accusePlus paisible et divine encor avec l’amasDe ses vallons, de ses cyprès et de ses mas.
Une douceur sereine, idéale, infinieEnchante la Cité ; la grâce et l’harmonieL’habitent. Des lueurs tremblent en agonie.Et la voûte du ciel encore ensanglantéPerd son rayonnement divin et sa clarté.
La nature s’efface en une teinte grise.Sainte-Marie-aux-Fleurs lentement s’indécise.Un dernier trait de feu rit aux flots de l’ArnoOu ranime un instant les murs d’un villino.
Puis c’est la nuit sereine et d’étoiles brodée.Dans l’air flotte une odeur très douce d’orchidée.
51 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le recueil des souvenirs, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1899· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources