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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Le recueil des souvenirs, 1899· Heures antiques· I. bas-reliefs

La bénédiction du fils

Pierre de Bouchaud· 64 vers

A monsieur Joseph Bertrand.

Voici que je parviens au tournant de la vie,Mon fils. Derrière moi, pareils à l’onde enfuie,Bien des ans sont tombés au lac noir du Passé,Et mes rêves ardents de jeunesse ont froisséAu marbre aigu du temps leurs ailes frémissantes.A l’aurore d’amour, à ces grâces naissantesQue prête aux tendres fronts l’adolescence en fleur,Succède un crépuscule éteignant sa lueurEt jetant sur mon cœur un voile déjà sombre

Comme au penchant des monts le soir son aile d’ombre.Il me semble parfois cheminer dans la nuit,Me perdre au gouffre noir de l’Espace qui fuit,Et parfois même ouïr un appel qui m’imploreDes tristes passagers que le Styx noir dévore.Toi, cependant, mon fils, tu ris à la gaîtéEt tu marches paisible et fort dans ta beauté,Insoucieux de tout, sauf du lait de tes chèvresEt du suc des raisins dont le jus sur tes lèvresS’écrase en y laissant de minces filets bleusPareils à la couleur exquise de tes yeux.

Aimant d’un cœur pieux le culte de nos Lares,Tu prends soin de parer de fleurs belles et raresLeurs images d’argile, et de joindre pour euxLe flexible épi d’or au laurier vigoureux ;Et souvent j’ai surpris, à la nuit, ta main douceDénichant les pinsons de leurs chauds nids de moussePour les offrir à Pan dont l’autel vénéréS’érige près du bois à Pallas consacré.

Plein d’un pieux respect pour les ans de ton père,Tu lui rends des soucis la charge plus légèreEt réserves pour toi la culture des champsQue recouvrent l’avoine et les seigles penchants.

Tu remplis la maison des éclats de ton rireEt des chants que ma bouche aimait souvent à direQuand, comme toi, j’étais à cette aube des joursOù l’espoir dit : « Sans cesse », et le Bonheur : « Toujours ».Sur ma table par toi le lait mousseux, l’olive,Abondent, et par toi, mon fils, l’eau pure et viveEmplit la cruche rousse aux flancs ronds et glacés.Et quand le soleil darde, en rayons embrasés,A la porte tendant un fin velum de toileTu plonges le logis dans l’ombre qui s’étoile,Çà et là, sur le sol, de multiples points d’orDont l’éclat joyeux rend l’ombre plus fraîche encor ;Cependant qu’au dehors, guêpes, frelons, abeillesVolent en bourdonnant autour des jeunes treillesCouvrant les troncs rugueux des mûriers du jardinEt fléchissant au poids du fruit incarnadin.

Ainsi, mon fils, ainsi, ta chère âme attentiveSe plaît à protéger ma vieillesse hâtive,Et, pleine de vertus, joint au culte des DieuxLe culte du grand âge à d’autres odieux.Ainsi coulent les jours. La cendre de ta mère,Heureuse, tressaillit dans l’urne funéraireQuand elle entend dès l’aube, ô mon enfant, ta voixSe faire, en me parlant, grave et tendre à la fois.Les ténébreux Destins privèrent ton enfanceDe ces premiers baisers qu’adore l’innocence,Et ta bouche jamais ne dit dans le berceauLe doux nom maternel sous le lin en arceau.

Mais aujourd’hui, cher fils de ma chère Amaltée,L’âge d’homme fleurit ta lèvre duvetéeEt courbant sur ton front mon hiver qui finit,Ta mère, par ma main, ô mon fils, te bénit.

64 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le recueil des souvenirs, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1899· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources