Le recueil des souvenirs, 1899· Heures florentines
La chartreuse d’ema
A monsieur Henri Chantavoine.
De leurs cônes épais dardés dans l’étendue,Les cyprès de Toscane ont enchanté mon cœur.La résine couvrait leurs branches et le chœurDes cigales avec une joie éperdueBourdonnait sur leurs fins rameaux berceurs et doux.Les sentiers étaient pleins d’agrestes symphorinesEt le long des mûriers grimpaient les pampres roux.Des artisans, portant des faix de mandarines,Passaient vifs et joyeux en chantant près de moi.Et la vie était bonne, et mon âme en émoiS’ouvrait près d’éclater, comme une aube nouvelle.
Sous les eucalyptus ombrageant la venelleJ’atteignis lentement la chartreuse d’EmaOù Shelley se complut et que Browning aima.L’air brillait, transparent comme un cristal sans ride.A mes pieds le vallon s’étendait. L’eau limpideD’un ruisseau sillonnait d’une écharpe d’argentLe fond du val étroit où l’on voit émergeantQuelques pins parasols aux tremblants diadèmes.Les pervenches en fleurs éclaboussaient de gemmesLes vieux murs, le couvent, les jardins et le solQue de beaux martinets effleuraient dans leur vol.L’âme des mimosas exhalait une haleineDouce ; les Apennins barraient de bleu la plaine.Le dôme de Prato retenait les regards.Et c’étaient, par milliers, surgis de toutes parts,Des cyprès, des cyprès sans fin aux fines hanches,Pointant au camaïeu du ciel toutes leurs branches,Virgules de feuillage, où passaient des frissonsSous la brise égrenant d’odorantes chansons !
Je contemplais, rêveur, cet horizon superbeTandis que des parfums d’iris montaient de l’herbeEt que des rossignols nichant sur les pruniersLançaient à pleines voix leurs trilles printaniers.De blancs volubilis couraient sur la terrasse…
Et je pensai soudain aux dames que BoccaceCharmait par ses récits légers,Et qui, sans souci des dangers,
Ni qu’un effroi parût dans leurs yeux calmes,Au rythme harmonieux des palmes,Éprises de beauté jusqu’à leur dernier jour,Bravaient la peste horrible en devisant d’amour.
42 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le recueil des souvenirs, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1899· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources