Le recueil des souvenirs, 1899· Heures florentines
La maison de Michel-ange
A monsieur Georges Lafenestre.
O Michel-Ange, ta demeureEst plus illustre qu’un palais,Car de ta pensée à toute heureOn y voit encor les reflets.
Ici t’effleura de son aileLe Dieu du génie à l’ail clair.Comme autrefois à Praxitèle,Il t’apparut dans un éclair.
T’inspirant alors de ses normesTu faisais des marbres polisSurgir l’âme même des FormesQu’ils emprisonnaient dans leurs plis.
Et c’était un être splendideAu front sublime, aux beaux regards,Fait pour couvrir de son égideLa foule des hommes hagards.
Ou parfois, fouillant la matière,Transporté d’un zèle sacré,Tu surpassais ton œuvre entièreEt tu la haussais d’un degré.
Tu donnais la vie à Moïse.Formidable aux dieux infernaux,Et faisais sur la pierre griseRuisseler sa barbe en anneaux.
Tu plaçais près de la Madone,Gémissant sur son bien-aiméLe corps frêle et qui s’abandonneD’un pâle Christ inanimé ;
Puis pour l’auguste sacristieEt les tombeaux des MédicisL’Aurore dans sa modestiePrès du Crépuscule indécis.
Ou dans sa massive statureComme un témoin du temps qui fuitLe Jour qu’un grand rêve captureAuprès du corps blond de la Nuit,
La Nuit délicate et sereine,Si merveilleuse à voir dormir,Et dont le visage de reineDans son sommeil semble frémir.
Plus d’une fois ta main divineSur ces murs, peut-être, jetaLes beaux dessins qu’à la Sixtine,Maître, ton pinceau répéta.
Plus d’une fois, à l’heure sombreOù le talent doute de soi,Ta noble main, dans la pénombre,Écrivit, tremblante d’émoi,
Sur la page au dessin fragileDes parchemins enluminés,Maints vers sculptés comme l’argile,Comme le marbre façonnés.
Et souvent, peut-être les MusesObéissant à tes appelsTe dictèrent, ici recluses,Un de tes sonnets immortels.
C’est pourquoi, Poète, âme fière,Du grand art invincible roi,Étincelle, flamme, lumière,Qu’on ne peut fixer sans effroi :
En parcourant l’humble demeureOù ton souvenir est resté,J’ai senti mon âme meilleureSe rapprocher de la Beauté.
64 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le recueil des souvenirs, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1899· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources