Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Le recueil des souvenirs, 1899· Heures douces

La petite ombre

Pierre de Bouchaud· 64 vers

A Antoine de Bengy-Puyvallée.

O petite ombre qui voltigesAinsi qu’un papillon voilé,Baises les roses sur leurs tigesEt reprends ton essor ailé ;

O petite ombre fraîche et pureQui sous la chaleur du soleil,Te grises, tant que le jour dure,De la clarté du jour vermeil ;

Petite ombre d’oiseau faroucheQui, sur les beaux cieux de printemps,Comme une imperceptible mouche,Traces des sillons hésitants ;

Toi qui, plus prompte que la flammeJaillissant de l’ardent éclair,Reflet vif d’une petite âme,Alerte et rapide fends l’air ;

Je te voue un intérêt tendreEt sur toi j’attache mes yeuxSuivant, pensifs, chaque méandreDe ton chemin mystérieux.

Et tandis que je te contemple,Je sens mon cœur battre plus fort,Car tu prouves par ton exempleLa nécessité de l’Effort.

Sans vaine espérance de gloire,Tu vas sous le ciel de velours,Poursuivant un but illusoireDans ton vol isolé toujours.

Tu vas et tu viens, minuscule ;Tu vois poindre les gais matinsEt descendre le crépusculeSur l’immensité des lointains.

Si quand l’orage se lamenteLe vent, de son souffle cruel,Veut t’entraîner dans la tourmente,Tu fuis et tu gagnes le ciel.

Et là, voguant sur l’étendueDéferlant ses flots de saphir,Tu restes des heures perdueJusques au retour du zephyr.

Ah ! comme toi je voudrais suivreMon chemin obscur, ici-bas,Sans jamais me lasser de vivreSans jamais ralentir mon pas.

Je voudrais, sans peur, sans envie,Sans aimer ni craindre la mort.Mener paisiblement ma vieEt me résigner à mon sort.

Les regards fixés sur l’espace,Comme toi, souvent, je voudrais,Alors que la tourmente passe,M’envoler là-haut sans regrets,

Et reprendre ensuite ma tâche,Une fois l’orage calmé,En domptant la paresse lâchePar qui le cœur est déformé ;

Puis comme toi, ma petite ombre,Frôlant l’âme douce des fleurs,Ignorer de la foule sombreL’ambition et les douleurs ;

Et comme toi, chère ombre pure,Sous la chaleur du bon soleilM’imprégner, tant que le jour dure,De la clarté du jour vermeil.

64 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le recueil des souvenirs, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1899· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources