Le recueil des souvenirs, 1899· Heures antiques· I. bas-reliefs
Le bûcheron
Au peintre Gustave Chanaleilles.
Dans les bois solennels comme des cathédrales
On entend sur le sol tomber les feuilles d’orQui décrivent à l’air d’incertaines spiralesEt font un bruit de soie en touchant sans effortLe serpolet, le thym et le tapis des mousses.
C’est l’heure où le soleil, baisant les jeunes pousses,Aspire la rosée éparse de la nuit.Tout est désert. Parfois un loriot qui fuitTraverse le hallier, les ailes étendues.
Des fils arachnéens dentellent les ciguës.Les bourdons argentés effleurent les fraisiersOu se gorgent du fruit juteux des framboisiers.Acis, le bûcheron, sa hache sur l’épaule,Chemine en fredonnant sous les rameaux qu’il frôleEt gagne le taillis où, dès le point du jour,L’écho clair et jaseur répète tour à tourLes strideurs de l’acier frappant sur la cognéeEt le choc des maillets qui, brandis à poignée,Enfoncent lentement le poinçon ou l’épieuAu cœur du tronc blessé qui s’ouvre peu à peu.
Acis d’un cœur vaillant sait accomplir sa tâche.Aujourd’hui comme hier sans prendre de relâcheIl se rend au travail par les sentiers désertsEt se hâte. Phébus, déjà haut dans les airs,Sur la calme forêt laisse choir et promèneDes rayons plus ardents. Acis choisit un chêne.Il frappe, et sous l’effort de ses deux bras musclésL’écorce qui se fend saute en copeaux perlésDes pleurs diamantés d’une abondante sève.
Autour du bûcheron qui baisse et qui relèveLa hache au fil aigu qui comme un éclair luit,De beaux papillons bleu-saphir, malgré le bruit,Dans les rais du soleil délicatement jouent ;Les anneaux de leur vol se serrent, se dénouent,Et l’on croirait à voir leurs ailes de couleurQue s’ébat un essaim de pervenches en fleur.
Insoucieux du calme ou du charme de l’heure,Acis frappe sans trêve. Et le chêne demeure,En roi de la forêt toujours fier et debout.
Or l’amas des copeaux grossit ; on voit partoutSur le sol se poser leurs écailles légèresDont un éclat parfois fait pencher les fougères.
Bientôt passe dans l’arbre un sourd frémissement.Chaque feuille s’agite avec un bruissementQui résonne et grandit comme un fracas d’orage.Des racines s’échappe un grincement de rage :Ainsi dans la mêlée à l’imprévu surprisLe guerrier qui se meurt laisse éclater ses cris.
Soudain, des craquements. L’arbre vacille et tombe.Dans un heurt d’ouragan formidable il succombe.Ses branches qui riaient au printemps embauméSe brisent en touchant le sol. L’aube de maiN’ouïra plus la brise en frôler la verdure.Et les petits oiseaux qu’accueillait sa ramure,Envolés, pleins d’effroi, vers l’azur infiniPleurent le chêne antique où s’abritait leur nid.
56 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le recueil des souvenirs, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1899· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources