Le recueil des souvenirs, 1899· Heures antiques· I. bas-reliefs
Les étoiles
A Henri Guerlin.
Assise sur sa couche et ne pouvant dormir,La brune Mnasylla contemple les étoilesQui, dans l’espace où la nuit sombre tend ses voiles,Brillent. De Mnasylla voici l’âme frémirEn face des beautés du spectacle sublime,Alors qu’évoluant au fond du vaste abîmeLes sphères par milliers poursuivent dans les cieuxLeur gravitation au cours mystérieux.
Il lui semble parfois qu’un fleuve de lumièresDont les eaux rouleraient des béryls et des pierresPrécieuses, arrose un pays inconnu.
Et la vierge timide, au regard ingénu,Laisse son cœur naïf parler dans le silenceAux astres vers lesquels tout son être s’élance,Puis, d’un bras soutenant sa tête d’or bruniEt tendant l’autre au ciel, épelle l’InfiniOù comme un alphabet d’énigme et de mystèresLes planètes de feu tracent leurs caractèresAvec les traits ardents des constellationsDont scintillent partout les fulgurations.
Quelquefois son regard plus longuement s’arrêteSur une étoile d’or qui du zénith projetteDe plus vives lueurs sur le sombre veloursEnveloppant la terre au sein de ses plis lourds :Vénus, petit soleil qui flambe dans l’espace,Mars au changeant éclat, Saturne à la surfaceAnnelée, Uranus, Hercule et le Lion,Jupiter, le Verseau, la Balance, Orion.
Et Mnasylla redit leurs chers noms à voix haute.
Que ne peut-elle, hélas ! légère aéronaute,S’élever dans l’éther jusqu’aux mondes lointainsDont elle ignore tout : les lois et les destins…
Combien il serait doux de déserter la terreOù les jours sont sans joie et l’existence austère,Par une belle nuit de prendre son essorEt de voler gaiement tout droit aux sphères d’orComme un oiseau jaloux de clartés éternelles !
Ainsi rêve la vierge et ses sombres prunellesS’attristent tout à coup et s’emplissent de pleurs,De même qu’au serein les ombelles des fleurs.Car en sondant des yeux l’abîme formidableDont le désir la hante et la grandeur l’accable :Jamais comme ce soir Mnasylla n’a sentiDevant l’immensité son être si petit.
44 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le recueil des souvenirs, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1899· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources