Le recueil des souvenirs, 1899· Heures florentines
Le pont-vieux
(PONTE-VECCHIO)
Il chevauche encombré de boutiquesL’Arno profond, boueux et pressé,Qui va léchant ses arches antiquesDepuis un très antique passé.
Il réunit les rives du fleuve,Le Palais-Vieux au Palais Pitti.Il est debout, toujours à l’épreuve,Comme au temps des Rinascimenti.
Il vit jadis flotter les bannièresDes chanoines disant leurs AveEt les reîtres traîner des rapièresQui tressautaient au creux du pavé ;
Les amoureux courir chez leur belleEn emportant un lourd braceletOu quelque anneau convoité par celleQui prit leur cœur comme un oiselet ;
Les gros marchands passer d’un air grave,Les écoliers suivre du regardUn argentier qui finement graveDes pommeaux de dague ou de poignard :
Les cavaliers en chapeau de plumesAllant, très fiers, chez le Podesta,Les estafiers en piteux costumesSe rendant vite à la vendetta.
De bons moines en robe de bureQui revenaient de San Spirito,Des artisans à forte membrureSaillant sous le trop maigre manteau ;
Derrière les nobles confrériesDéployant des constellationsD’étendards, tout chargés d’armoiries,Cheminer les corporations ;
Ou bien dans leur litière de soie,Que précèdent des pages charmantsJouant du luth, les filles de joie,Qui conversent avec leurs amants,
Non loin d’un dais en fin bois d’érableQu’avec respect des Frati mineursPortent sur la tête vénérableD’un cardinal entouré d’honneurs.
Et c’est pourquoi le vieux pont de pierreM’apparaît dans sa stabilitéComme un témoin à pensée altièreParlant du vieux temps à la Cité.
44 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le recueil des souvenirs, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1899· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources