Le recueil des souvenirs, 1899· Heures florentines
Santa Croce
FRESQUES DE LA CHAPELLE BARDI
A Émile Trolliet.
Doucement, j’ai senti mon âme,Devant tes fresques, Giotto,Se réchauffer comme à la flammeDu bon soleil sur le coteau.
Sur les murs de la vieille égliseTu donnes l’immortalitéAu suave rêveur d’Assise,Au maître de l’humilité.
Tu mets sur ses traits l’auréoleDe la paix promise à l’élu,Lui qui près d’une humble alvéoleD’abeille à prier se complut.
Tu le montres tenant la villeSous son extatique regard ;Vers elle il tend un doigt débileEt la bénit de son brancart ;
Ou bien, entouré de ses frères,Tu le peins sur son lit de mortLes pieds pâles, les mains austèresPercés de stigmates encor,
Cependant que l’Obéissance,La Pureté, la PauvretéAssistent à la renaissanceDe François dans l’éternité.
Je chéris, Giotto, ton œuvre toute pleineDe saints transports, de doux émois.Je vénère ces lieux : car ta robe de laineLes frôlait, sans bruit, autrefois.
Tu rêvais comme moi dans cette basiliqueEt sur l’intrados des arceauxSans souci de renom ni de faveur publiqueTu laissais parler tes pinceaux.
Et peut-être au sortir de ce labeur austèreQue le temps ne peut effacer,Descendant de ton rêve et retrouvant la terre,Venais-tu, triste et las, penser
Sur la place tranquille au néant de la Gloire,Frère, en regardant alentourLa ténèbre éployer son immense aile noire,Et mourir peu à peu le jour.
40 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le recueil des souvenirs, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1899· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources