Les heures de la muse - I, 1902· La toscane· Ii. le poème de sienne
Devant les fresques de Sodoma
Pour Adolphe Boschot.
Corps fléchis, poses sensuelles,Facile élan, bonheur aisé,Fiers seigneurs qui dans les ruellesSuivez quelque rêve rosé ;
Sous le satin mou des étoffesNobles Vierges aux yeux noyés ;Poètes composant des strophes,Éphèbes aux genoux ployés :
La Passion vous transfigure,Elle embellit votre beauté,Elle chante avec la NatureUn poème de volupté.
Elle dit la charnelle angoisse,La fatale emprise des sens,Et, sous le satin qui se froisse,Le trouble des seins frémissants.
Dans sa splendeur ardente et tristeElle évoque le doux Amour,Et des plis blancs de la batisteFait un mol et troublant atour.
Elle peint l’ardeur à la vie,Le désespoir et le désir.Elle montre l’âme asservieAu charmant péché du plaisir.
O beaux jeunes gens athlétiquesQui chastement baissez vos yeux,Vous êtes les païens mystiquesEt les chrétiens irréligieux.
Femmes dont les mains frémissantesEspèrent encor le baiser,Et qui, de vous-mêmes absentes,Sentez une ardeur vous briser :
Judith, sous ce regard farouche,Sous ce front pur et virginal,La fleur rouge de votre boucheS’ouvre comme une fleur du mal.
Et vous, plaintive Madeleine,Qui sur l’épaule du SauveurDéfaillez, vous êtes la reineDes voluptueuses ferveurs ;
Et vous, Catherine, Thérèse,Saintes aux regards lourds d’ennuis :Éros, comme une ardente braise,Flambe, en vos beaux corps alanguis…
Ainsi tous, dame, vierge, éphèbe,Sous la soie ou l’habit pieux,Vous formez la dolente plèbeDe l’Amour, ennemi des cieux,
Et sur les parois des églisesVous mettez, profanes tourments,Vos langueurs de femmes éprisesEt vos lassitudes d’amants.
52 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les heures de la muse, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1902· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources