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Les heures de la muse - I, 1902· La toscane· I. florence

Hymne a florence

Pierre de Bouchaud· 84 vers

Pour Angiolo et Adolfo Orvieto.

O cloîtres de Florence, arceaux, portes antiques ;Enceinte merveilleuse où les Siècles passésSe sont épanouis ; décors blonds et mystiquesQue le temps a fondus mais n’a pas effacés :

Vers vous vont mes pensers, mon esprit et mon âme.Et mon cœur de poète, ô divine Cité,S’exalte, s’élargit, se décuple, s’enflamme,En évoquant ta gloire illustre et ta beauté.

Comme un joyau parant le front de la Toscane,Tu resplendis sous un déluge de couleurs.Tu parles doucement à ton ciel diaphaneEt tu souris parmi des écharpes de fleurs.

En tes murs parfumés de jasmins et de rosesL’Art éclate, monarque auguste et scupturalQue ni les durs combats ni les chagrins morosesN’ont pu renverser de son divin piédestal.

Ton charme est fait de paix, d’élégances, de grâces ;Et, ne pouvant chasser de moi ton souvenir,O Florence, voici qu’à travers les espacesMon cœur a pris son vol et veut te revenir.

Places graves, porches profonds des basiliques,Beaux éphèbes de marbre et, dressés vers les cieux,Campaniles logeant les cloches angéliquesQui sèment dans l’éther leurs carillons joyeux ;

Fontaines, carrefours ennoblis de statuesAux fins profils, au geste sobre, aux fiers regards ;Grands palais où les voix humaines se sont tues ;Salles d’honneur ; vieux murs tapissés de brocarts ;

Et vous, peuple troublant des rêveuses MadonesÉcloses sous les doigts des doux Botticellis ;Vierges au front orné de stellaires couronnes ;Saintes au corps perdu dans la robe à longs plis ;

Belles Dames qui sur les fragiles verrièresMettez vos galbes fins et vos jolis atours,Dont les tailles, du haut gorgerin prisonnières,Aux mains des amoureux s’abandonnent toujours ;

Parfums du soir, parfums des nuits et de l’aurore,Qui suspendez dans l’air vos grappes de senteurs ;Lumières ; horizons que point ne déshonoreLe réseau des brouillards tombant du ciel en pleurs ;

Joie idéale et pure ; extase comme en rêveLe voyageur songeant aux pays enchantés ;Joie adorable et jours légers coulant sans trêve,Remplis d’enthousiasme et de félicités ;

Palombes accrochant de vivantes guirlandesAux dômes, aux palais, aux arbres, aux maisons ;Boboli, frais jardins embaumés de lavandes ;Cimetière tranquille en face des grands monts ;

Et dans le clair lointain Fiesole qui reposeAu sein d’une harmonie exquise de couleurs,Tandis qu’aux champs féconds qu’un fleuve lent arroseUne amoureuse brise éparpille les fleurs ;

Oliviers remplissant les fonds bleus des ravinesD’une ombre grise où court comme un frisson d’argent ;Fuites à l’infini des montagnes ; divinesSolitudes ; douceurs ; Toscane au front changeant :

Vous avez pris mes sens, mes pensers et ma vie ;Vous avez fait de moi votre chose à jamais.Comme un fils d’exilé né loin de sa patrie,Sans vous connaître encor déjà je vous aimais.

Je suis venu. Vous m’avez dit l’hymne splendide ;Vous avez entr’ouvert mes yeux à la Beauté ;Vous avez, calmant mon désir, comblé le videD’un espoir qui, soudain, devint réalité.

Je suis venu. L’air plus léger s’est fait sourire ;Le ciel plus pur s’est fait ivresse ; l’horizonM’a chuchoté des mots si doux qu’on n’en peut direLe charme aussi troublant que la jeune saison.

Je suis venu. Ton seuil s’ouvrait à moi, Florence.Tu reçus noblement cet aède lointainQui, rempli d’allégresse, était parti de FrancePour t’apporter le lys, la verveine et le thym.

Ah ! tu ne trompas point son anxieuse attente,Ville chère, oasis de rêve et de beauté ;Tu daignas l’accueillir dans ta bonté touchanteEt lui donner le pain de l’hospitalité.

Tu voulus même un jour le nommer ton poète,L’enfant qui t’arrivait, ému, les yeux en pleurs,Et si quelques lauriers auréolent sa tête,C’est à toi qu’il les dut, belle Cité des fleurs !

Par delà le sépulcre il te sera fidèle.L’inexorable faulx du sombre moissonneurNe saurait l’effrayer, car tu rends immortelleLa Lyre qui vibra, Florence, en ton honneur.

84 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les heures de la muse, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1902· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources