Les heures de la muse - I, 1902· La toscane
Toscane
Pour Jean Dornis.
Oui, je garde la nostalgieDe tes horizons de clarté ;O Toscane, ô chère patrie,J’ai le culte de ta beauté.
Je vois sans cesse tes collinesQui profilent devant mes yeuxLeurs courbes légères et finesComme une frise sous les cieux.
Dans tes vallons aux pentes doucesJe vois les pâles oliviers,Sur tes coteaux les vignes rousses,Près de tes rus les peupliers ;
Et tes champs brûlés où les chèvresBroutent l’herbe rare des présSous la garde des garçons maigresOu des filles aux bras cuivrés.
O mélancolique harmonie !Sites que j’aimerai toujours !Sois fière, Toscane bénie,De tes villes et de tes bourgs.
Sois fière des jours de victoire,Qui sur tes traits laissent encorUne empreinte auguste. La gloireMet à ton front un nimbe d’or.
Tes vieilles demeures qu’ombrageL’yeuse verte ou le cyprèsN’ont pas oublié le langageDe ces savants, jadis tout prêts
A donner leur sang et leur viePour l’amour de la vérité,A défendre avec énergieLa splendide et pure Beauté.
Sous leur regard, tes bons artistesAvaient tes monts aux purs dessins.Leurs âmes n’étaient jamais tristes ;Ils peignaient l’histoire des Saints.
Ils faisaient, sur les blonds triptyques,Devant la Madone aux doux yeuxFléchir des chérubins mystiquesPrès d’un fleuve aux méandres bleus.
Ils étaient simples et crédules.Ils ne chérissaient que leur art.Ils avaient de nobles émules.Ils passaient leur vie à l’écart.
Ils savaient que la solitude,Pour le peintre et pour le savant,Enrichit, féconde l’étudeEt garde le rêve vivant.
Pendant toute la Renaissance,De Pise à San Gimignano,De Sienne et Lucques à Florence,De Pérouse aux bords de l’Arno,
Ils ont, par le marbre ou le livre,Guerroyé, lutté, combattuPour la Science qui délivre,Pour l’Art qu’ils nommaient leur vertu.
Sous leur souffle ont jailli les flammesQui devaient, aux jours à venir,Imprégner et brûler les âmesEt les garder de s’avilir.
Ma Muse salue, ô Toscane,Ces vaillants, tes fils, ton orgueil,Que ne connut point le profane,Mais dont la gloire est le linceul.
Et dans le Temple de MémoireJe viens suspendre en leur honneurAuprès des écussons d’ivoireCe poème, comme une fleur.
68 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les heures de la muse, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1902· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources