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Les heures de la muse - I, 1902· La toscane· Ii. le poème de sienne

La ville

Pierre de Bouchaud· 92 vers

O Sienne tragique, j’évoqueTon Passé glorieux,Et je revis la grande époqueDe tes nobles aïeux.

Tu triomphais entre les villes.Tes reîtres, tes soudardsInclinaient les peuples servilesDevant tes étendards.

On voyait briller sous tes portesPertuisanes, mousquets ;Dans tes ruelles, les cohortesPassaient, l’œil aux aguets.

Avec un cliquetis de chaîne,Tes vastes ponts-levisLevaient leur tablier de chêneDevant les ennemis.

C’étaient les jours mornes et sombresOù l’Amour frémissantPoussait sur l’horreur des décombresComme une fleur de sang.

C’était l’époque des rapines,Des meurtres et du viol.Les vautours guettaient, des collines,La mort jonchant le sol.

On pouvait voir sous les muraillesSangloter l’orphelin ;Les mères, bravant les mitrailles,Tristes, donner le sein :

Puis, dans les terribles mêlées,Bras nus, cheveux épars,L’essaim des femmes affoléesFuyant de toutes parts ;

Et, roseau que la douleur brise,L’aïeule aux gestes lents,Sur l’enfant qui, pâle, agonise,Poser ses doigts tremblants.

O Sienne tragique, j’évoqueTon Passé glorieux,Et je revis la grande époqueDe tes nobles aïeux.

Tu conserves ta grâce austèreDe médiévale cité.Rien n’affaiblit et rien n’altèreTa pittoresque étrangeté.

Petite Rome aux trois collines,Orgueilleuse de tes remparts,Tu commandes et tu dominesLes champs vastes de toutes parts.

Les fiers Apennins emmantèlentL’horizon de leurs pics rocheux.Les dômes des bourgs étincellentSur les pentes des ravins bleus.

Partout les vallonnements calmesDe la campagne ; aux alentoursDes brises passent sur les palmes,Des lierres enlacent les tours.

L’olivier au feuillage tendreSe mêle aux odorants sapinsEt l’on voit la vigne suspendreAux blonds mûriers ses pampres fins.

Les yeuses, les pins sauvagesEt les grands cyprès effilésÉtalent leurs sombres feuillagesPar-dessus la blondeur des blés.

Et des souffles aromatiquesApportés par le vent latinT’enveloppent, ô ville antique,D’une odeur de trèfle et de thym.

Dans le cadre des monts sévèresQui sont l’écrin de ta beauté,Tu gardes intacts tes mystèresEt conserves ta majesté.

Rebelle au Présent qui nivelleLes fossés, les murs, les palais,Tu n’es point la cité nouvelleAdoratrice du progrès.

Tu méprises et tu reniesLes inutiles changements.Tu n’aimes que les harmoniesHautaines de tes monuments.

D’autres villes ouvrent leurs portesToutes grandes aux arts nouveaux,Mais tu préfères les Fois mortesEt la gravité des tombeaux.

Ton œil avec amour contemple,Aux toiles de tes Primitifs,La Vierge présentée au TempleOu quelque Saint aux traits naïfs.

Le progrès qui voulut de l’aileEffleurer ton front, s’est lassé :O Sienne, ta gloire immortelleEst ton culte pour le Passé.

92 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les heures de la muse, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1902· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources