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un seul est le mot juste.

Les heures de la muse - I, 1902· La toscane· Ii. le poème de sienne

Les fontaines

Pierre de Bouchaud· 116 vers

Babil mystérieux et très doux des fontaines,Vous susurrez au pied des terrasses hautaines,Murmures dont la brise éparpille le son.J’aime vos flots pressés, votre pure chanson !

Je redis votre nom délicat et léger,Branda, chère fontaine où Dante vint plongerAu cours de son exil sa douloureuse face,Et qui réfléchissez dans votre onde la grâceEt les visages fins des femmes au lavoir,Ou les enfants joyeux qui s’amusent, le soir,Autour de l’orbe blanc de vos vasques de marbre,Alors que la nuit tombe et chaque branche d’arbreDevient une volière et se remplit d’oiseaux.O fontaine Ovile où tremblent des roseaux ;Votre sirvente anime un site pittoresque.Paisible, vous coulez dans un décor de fresque.Le rythme de vos flots, calme et grêle à la fois,Monte à la poétique église Saint-François.

Votre ravin sourit dans un parfum de menthe,Fontaine Pispini, source fraîche et dolente,Près de l’antique porte où fut représentéLe poème naïf de la Nativité.Sodoma le peignit, et malgré les annéesOn peut surprendre encor les grâces émanéesDu dessin retraçant dans son cadre mortelL’Enfant pauvre adoré par les anges du ciel.

Source Follonica, sur vos modestes rivesDes arbres sont plantés et croissent. Vos eaux vivesDonnent l’éclat aux fleurs d’un odorant jardin.L’été, quand la chaleur vient accabler soudainComme un torrent de feu la ville exténuéeEt que la canicule et sa rouge nuéeFendent les champs jaunis ou durcissent le solEt forcent l’hirondelle à suspendre son vol,Votre onde au cours pressé répand, belle fontaine,Une atmosphère heureuse, exquise, élyséenne.Alors rameaux et fleurs se penchent sur vos flots.Tout le jardin se pâme à vos discrets sanglots,Et son enceinte ombreuse, élégante, rustique,Est digne d’abriter un chant de Géorgique,Et vos bords d’accueillir de paisibles troupeauxPaissant l’herbage au son d’harmonieux pipeaux.

Vous dominez de loin la campagne romaineEt vous réfléchissez dans votre vasque pleineLes nuages allant vers la Ville aux Sept Monts,Source Pantaneto. Les petits ânes blonds,Qui trottent lestement sous leur charge fleurie,Pour se désaltérer troublent la rêverieDe votre eau transparente où rayonne le ciel.Et l’abeille, parfois, en quête pour son mielDes sucs que le printemps dispense avec largesse,S’arrête un court moment pour savourer l’ivresseDe quelque gouttelette humectant le pavé.Dès qu’à l’aube ont frémi les mystiques AveMaria, sans retard les brunes artisanes,Sur la tête portant leurs cruches diaphanes,A votre onde sonore et fraîche vont puiser.Et le tiède matin les écoute jaserEt sourit doucement au bruit de leurs sandalesDont les frôlements vifs ont réveillé les dalles.Sur l’antique forum de la vieille citéS’érige noblement votre marbre sculpté,O fontaine Gaia, belle source joyeuse !Vous apportez la joie avec l’eau précieuseQui dans Sienne s’épand comme un poème frais !Vestiges d’un Passé superbe, les palaisForment autour de vous des couronnes de pierre.La cloche de Mangia, du haut de la tour fière,Égrène ses sons lents sur vos flots de cristalSurpris dans le bassin où, Maître génial,Quercia sculpta Jésus et la Vierge MarieDont le corps, sous les plis de l’ample draperie,Se devine si pur, si pudique et si beau ;Les sept Vertus semblant sourire au bruit de l’eauQui vient mouiller parfois et rafraîchir leur face ;Adam, le Paradis perdu, puis sur la traceDes coupables, le vol de l’Archange irritéQui chasse les époux du jardin de beauté…Insensible au rapide égrènement des heures,Vous coulez, sans jamais tarir, près des demeures.Souvent, dans votre vasque, une femme aux bras nusVient tremper la pastèque ou bien les fruits charnusDe la grenade rousse au cœur de perle rose.Et les jours de marché, près de la toile closeDes tentes protégeant de l’aveuglant soleilLa prune au teint doré, la pêche au ton vermeil,Les fleurs, les lauriers verts dont la feuille s’effileEt remue à l’air pur, joli poignard fragileFait pour briller au front des dieux et des héros,Les marchandes, parfois, étanchent dans vos eauxLa soif qui les dessèche, et d’une lèvre arideSavourent la bonne onde au bassin qui se videEt s’emplit tour à tour avec un rire clair.

Vous voyez, tous les ans, passer dans un éclairSur les étalons fous que l’éperon activeLes rudes cavaliers, vêtus de pourpre vive,Portant le baudrier comme aux temps des tournoisEt pressant leurs coursiers du geste et de la voix.C’est à qui des rivaux va dévorer l’espace.Le mépris du danger les enivre. La placeDevient la piste étroite où, circulairement,Court la troupe légère. Et l’on voit, par moment,Ruisseler la sueur aux crins luisants des bêtesOu glisser des poitrails et tomber des gourmettesUne écume sanglante inondant le pavé.Soudain, de grands hourrahs ! L’étendard enlevéEst aux mains de l’heureux gagnant que l’on acclame.Et le vent parfumé fait flotter l’oriflamme,Et la foule se presse aux côtés du vainqueurQui conduit, ô fontaine, à votre flot jaseurOù l’aveuglant soleil se réfracte et se joue,Son cheval triomphant qui hennit et s’ébroue.

Sienne, comme autrefois le poète RonsardCélébrait sur son luth la source Bellerie,J’ai ma lyre accordé pour chanter avec artLes fontaines d’eau pure où vous puisez la vie.

116 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les heures de la muse, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1902· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources