Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les heures de la muse - I, 1902· La toscane· Ii. le poème de sienne

Les rues

Pierre de Bouchaud· 116 vers

Étroites, bruyantes artères,Par vous la vie afflue au cœurDe la cité, voûtes sévères,Où s’engouffre le vent vainqueur.

Petits couloirs étroits et sombresRampant aux pieds des hauts palaisQui projettent leurs grandes ombresSur les pavés pointus et frais.

Pentes rudes et malaisées,Sentiers aux sinueux replisCôtoyant les humbles croiséesQue fleurissent de pâles lys.

Fol enchevêtrement des ruesEnlaçant la vieille cité,Grimpant aux collines ardues,Dévalant leur déclivité.

Obliques et multiples voiesS’élargissant sur les hauteursEt dont le grand ciel qui flamboieN’éclaire point les profondeurs.

Venelles aux dalles farouchesSerpentant le long d’un vieux murOù s’accrochent les vertes souchesEt le lézard au corps d’azur :

Ah ! que d’impressions divinesMe frappaient à vous parcourir,Dans cette Sienne aux trois collinesEt qu’il m’est très doux de chérir !

Je croyais feuilleter l’histoire,Revivre un merveilleux Passé,Respirer un parfum de gloireQue le temps n’a pas effacé.

Toute la vision tragiqueDes grands Siècles médiévauxS’offrait à moi, comme un triptyque,Avec des horizons nouveaux.

Il me semblait entendre encore,Sur les pierres des murs épais,Rebondir le boulet sonore,Crépiter le feu des mousquets.

Portés sur l’aile de la brise,Voici les grands éclats de voixDes soudards tout fiers de leur priseDans les triomphes d’autrefois.

Voici qu’au tournant d’une rueUn reître, de poudre souillé,Arrache une fillette nueAux flammes d’un palais pillé.

Voici le déluge des balles,Les heurts, les cris et les mourants,Le sang noir qui tache les dalles,La peur, le désordre des camps ;

Tandis que, malgré sa blessureSous la cotte d’armes saignant,Le vaillant Montluc se mesureAvec son rival Marignan.

Puis à ces rouges tragédiesSuccédaient maints tableaux plus doux.Des sons de lentes psalmodiesFaisaient fuir les branle-bas fous.

Je voyais sous les sombres voûtesLa foule s’amasser soudain,Les oreilles se tendre toutesPour écouter saint Bernardin.

A ses paroles enflamméesPrêchant la ferveur et la paix,Les haines partaient en fumées ;On ne pensait plus aux forfaits.

Son cœur, débordant de tendresse,Prêchait l’universel amourEt l’inéluctable allégresseDes cœurs qui s’aiment sans retour.

Il disait les BéatitudesQui ne doivent jamais tarir ;Alors tous ces gens d’armes rudesSentaient leurs âmes s’attendrir.

Et les mots doux, simples, limpidesDu Saint naïf et respecté,Laissaient croire aux rêves splendidesD’une nouvelle Humanité.

O temps heureux où l’innocenceDes pauvres nomades prêcheursFaisait s’incliner la PuissanceEt courbait l’orgueil des pécheurs ;

Où la robe de CatherineFrôlant, comme une aile d’oiseau,Les mains que la rage domine,Arrêtait l’horreur de l’assaut ;

Où sur le billot du suppliceQue doit subir le condamnéFuldo, la Vierge protectriceCourbait son front prédestiné.

Époque de trouble et de fronde,Mais qui vénérait la douceurEt mêlait aux destins du mondeL’existence d’une humble Sœur.

O fraîches, ô douces légendesCroissant au jardin du Passé,Comme des touffes de lavandesAux fentes d’un mur crevassé :

Vous illuminez d’un sourireDes siècles de fer et de sang,Et le genre humain vous respire,Tel un nard subtil et puissant.

Ainsi s’agitaient mes pensées,Venelles, tandis que mes pasSonnant sur vos dalles usées,Les Siècles me parlaient tout bas.

Je sentais s’exalter mon âmeAu souffle des vieux souvenirsFaits d’espoir, de joie ou de drame,Et que rien ne saurait ternir.

Et j’oubliais le temps modernePour revivre avec les hérosDont la voix que mon cœur discerneÉbranla jadis vos échos.

116 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les heures de la muse, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1902· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources