Les heures de la muse - I, 1902· La toscane· Ii. le poème de sienne
Les terrasses
Pour le marquis Paulucci di Calboli.
J’ai gagné ce matin les terrasses tranquillesPleine de chants d’oiseaux.La vue au loin plongeait sur d’incertaines villes,Et des bruits de roseaux,
Croissant près d’une source au bas de la colline,Parvenaient jusqu’à moi.L’aube était douce et pure. Un son de mandolineTremblait comme un émoi.
Le ciel semblait sourire à l’heureuse harmonieDes beaux champs suburbains.On voyait s’incliner sous un souffle de vieLes oliviers prochains ;
Leur feuillage argenté s’empourprait à l’auroreQui ramenait le jour.La rosée aux buissons se suspendait encoreComme des pleurs d’amour.
La glycine en guirlande effeuillait à la briseSes pétales soyeux.Les vitres reflétaient comme une onde impréciseLes tons ardents des cieux.
Des femmes murmuraient de sonores parolesDans leur langage exquis,Et l’on voyait pleuvoir doucement les corollesAux margelles des puits.
Tout était grâce, amour, songe, charme, féerie,Splendeur, parfum, beauté.Fier comme un jeune dieu qui voit s’ouvrir la vieEt brillant de clarté,
Le matin s’élevait sur une brume roseEt l’azur fleurissait.La tour de Belcaro qui sur un mont reposeAu loin resplendissait.
L’heure était délicate et suave et divine.Mes mains aux garde-fous,Je goûtais à rêver, Sienne, sur ta colline,Un charme triste et doux.
J’interrogeais mon cœur, j’interrogeais mon âme,Et mon âme et mon cœur,Sous le jour renaissant et le ciel qui s’enflamme,Parlaient avec douceur :
« Contemple, disaient-ils, de ces terrasses rosesL’existence et son cours.Comprends l’irréparable éloignement des chosesEt la fuite des jours.
« La Nature et ses lois semblent indifférentesA ton humanité.Dis ! Qu’a-t-il subsisté des luttes décevantesQue vit cette cité ?
« Ces rosiers odorants, ces jasmins, ces glycines,Ces œillets précieuxRépandaient autrefois les mêmes senteurs finesEn ces mêmes beaux lieux.
« Et quand Sienne écrivait son roman d’aventuresPlein de faits émouvants,Alors comme aujourd’hui respirait la Nature,Soufflaient les mêmes vents.
« Les luttes, les clameurs et le bruit des victoiresEt le fracas des charsEt, dans les soirs sanglants pleins de poudre et de gloires,Le port des étendards ;
« Les chants enamourés des gracieux éphèbesSur leurs blancs palefrois ;Les révolutions, le massacre des plèbes,Le tocsin des beffrois :
« Tout périt. Rien n’est plus qu’un souvenir, qu’une ombre,Et qu’un écho lointain,Un mystère imprécis qui dans un gouffre sombre,Disparaît et s’éteint.
« Et tandis qu’à sa tâche inquiète ou précaireL’artiste, le soldat,Usait son noble esprit, sa rage de sicaire,Dans l’art comme au combat ;
« Tandis que le héros voulait pour sa mémoireUn éternel renom,Oubliant que la mort frappe même la gloireEt la change en limon ;
« Quand le sage érigeait comme une architectureSes vains raisonnements :Seule, aux mêmes saisons, poursuivait la NatureSes recommencements.
« Et comme le phénix qui renaît de ses cendresEt reprend son essor,A chaque renouveau, de ses feuillages tendresElle ombrageait la mort.
« Et, prenant en pitié l’essaim des pauvres hommes,Éphémères d’un jour,Sur leurs restes épars en poussières d’aromes,Elle versait l’amour. »
Ainsi dans ce matin de belle solitude,Par ce printemps vainqueur,J’écoutais, attentif et plein de quiétude,Et mon âme et mon cœur.
Et pendant que mes pas sonnaient sur les terrasses,Que je laissais mes yeuxTranquillement errer aux confins des espaces,Mon esprit sentait mieux
Toute l’inanité des efforts magnifiquesEt des vastes pensers,Puisque, à peine laurés, par les Parques tragiquesNos fronts sont terrassés.
100 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les heures de la muse, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1902· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources