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Les heures de la muse - I, 1902· L’Ombrie· I. Pérouse

Pérouse

Pierre de Bouchaud· 120 vers

Pérouse, ô ville aérienne,Farouche et tranquille cité,Au seuil de la plaine ombrienneTu dresses ton nid redouté.

Dans tes maisons, le vent s’engouffre ;Il rampe au fond des corridors,Il gémit, il tournoie, il souffre ;On dirait qu’il pleure tes morts.

Il effleure la Citadelle,L’antique porta Martia ;Il mène sa plainte éternelleLe long de la voie Appia.

Il baise les rudes arêtesDes arcs dont les cintres béantsDominent de très haut les crêtesDes palais et leurs murs géants.

Son souffle énergique disperseL’odeur des vastes champs romainsSur tes remparts ou bien y laisseLes effluves des Apennins.

Il ride l’eau de tes fontaines.Il étreint tes dômes légers.Son âme fugace et lointaineSur tes places vient voltiger.

Il joue aux ferrures des portes,Aux sculptures des chapiteaux.Il passe avec un bruit d’escortesDans les ruelles en arceaux.

O sa chanson triste et plaintiveDisant le Passé glorieux !Du fond des siècles elle arriveComme l’écho des voix d’aïeux.

Elle évoque l’âge robusteOù l’Art dont s’imposait la loi,Sur les tours, les tableaux, le buste,Mettait partout son sceau de roi.

Le temps terrible des conquêtesMenaçant le large horizonOù dorment Foligno, SpolèteDans leurs repaires de faucon.

Le temps où sous son humble mise.Parmi les désarrois nombreux,Le pauvre mendiant d’AssiseÉtonnait le Pape et les Preux.

Le temps des conquêtes stoïques,Des meurtres et des grands pensers,Le temps des rêves héroïquesPar des demi-dieux caressés !

Pérouse, ô ville aérienne,Farouche et tranquille cité,Au seuil de la plaine ombrienneTu dresses ton nid redouté.

Mais tes églises délicatesSont pleines de charme et de paix…Saint-Ange à la toiture plateEt Saint-Pierre au cortile épais,

Que je vous dois de belles heuresEt qu’ils me sont chers les momentsOù j’admirai, saintes demeures,Vos parois, vos murs chargés d’ans ;

Vos chapelles et vos colonnesMalgré le temps encor debout :Vos cloîtres qu’un lierre festonne,Solides en dépit de tout ;

Vos nefs et les courbes émuesDe vos arceaux mystérieux ;Les Vierges, pâles ingénues,Surmontant vos autels pieux ;

Les marbres de vos tabernacles,Comme un joyau fouillés à jour ;Vos Saints aux visages d’oraclesQu’inspire un Au-Delà d’amour ;

Et les poétiques fontainesCoulant devant vos porches gris,Ainsi que des larmes humainesAu seuil fermé du Paradis.

Mon âme vous reste fidèle !Elle se posa parmi vousComme une craintive hirondelleCherchant l’abri des climats doux.

Quand vos portes s’étaient ouvertesA son grave et plaintif appel,Oubliant les douleurs souffertesElle crut voir s’ouvrir le ciel.

Vous dressiez vos calmes barrièresEntre elle et les sombres soucis.Et vos vieilles châsses de pierreOù gisent des restes noircis

Lui parlaient un noble langageEt lui révélaient la beautéDe la mort qui passe, dégage,Jette l’être à l’Illimité.

Puis, lorsque au soir paré des rosesDu crépuscule, résonnaientVos cloches, aux heures morosesQue les ténèbres ramenaient ;

Tandis qu’autour de l’âpre ville,Sur les pentes les oliviersFrémissaient à l’air indocileEt s’inclinaient les peupliers ;

Alors qu’aux carrefours des ruesBrillaient de multiples points d’or,Étoiles humaines paruesQuand la clarté du jour s’endort ;

Que le Tibre aux flots d’ocre tendre,Sous la lune aux rayons changeants,Traçait de lumineux méandresDans la plaine d’un gris d’argent ;

Et que sur le rocher d’AssiseSe nimbaient de pâle clartéLes parois de ta vieille église,Tendre Saint de l’humilité :

Vos voix, ô cloches de Pérouse,Tombaient dans mon cœur apaisé.Ainsi la rosée aux pelousesDonne, la nuit, son frais baiser.

Et dans votre douce harmonieMon être, comme enveloppé,N’était plus que rêve, eurythmie,Pur esprit de splendeur drapé !

120 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les heures de la muse, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1902· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources