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Les heures de la muse - I, 1902· La toscane· Iii. San Gimignano

San Gimignano

Pierre de Bouchaud· 80 vers

Chi mi condurra nella citta munita ?Hugo Nomi V. Pesciolini.

O San Gimignano, ville aux tours séculairesQui dominent les champs de leurs sombres donjons,Je revois tes grands murs aux silhouettes clairesS’enlever sur un ciel où glissent des pigeons.

Ta puissance jadis s’étendait sur la lande ;Elle imposait des lois à plus d’une cité.Tes guerriers étaient forts et beaux, et leur légendeRemplit tes descendants d’orgueil et de fierté.

Tes couvents, tes maisons, tes tours, tes campanilesSe détachent en gris sur un azur très bleu,Et tes cloches, toujours pures et juvéniles,Chantent comme autrefois les louanges de Dieu.

La frémissante mer des fins oliviers pâlesVient déferler aux pieds de tes remparts ouvrés,Et le lierre tenace enroule ses spiralesAutour des moellons par le temps lacérés

D’autres diront tes grands combats et tes batailles,Ta lutte avec Volterre au pouvoir redouté,Tes fils et tes soudards fauchés par les mitrailles,Et Florence sapant en vain ta liberté.

D’autres diront, cité, tes portes et tes rues,Tes palais déchirés par des siècles de fer.Ils énuméreront tes gloires disparues,Tes podestats dont brille encor le blason fier.

Ils décriront aussi tes voûtes et tes porches,Tes murs ensanglantés par d’horribles combats,La ténèbre que troue une lueur de torches,La place que remplit la clameur des soldats.

Ils peindront les complots des factions rivales :Guelfes et Ghibelins luttant jusqu’à la mort,Et Dante, ambassadeur, portant les rameaux pâlesDe l’olivier de paix comme un impérator.

Puis, compulsant les fonds des poudreuses archives,Ils en déchiffreront le parchemin pâliEt ressusciteront l’écho des luttes vivesDressant un Salvucci contre un Ardinghelli.

Pour moi je ne veux voir que ta douce beauté,Reine du val d’Elsa qui dors sur la colline.Je ne veux célébrer d’un Passé tant vantéQue tes chefs-d’ouvre d’art, ta peinture divine

Auprès de la citerne à l’orifice étroit,Tes femmes aux yeux noirs qui sourient et qui causent,Ou, dans l’ombre tombant du pan noirci d’un toit,Tes filles en essaims joyeux qui se reposent.

Sous les murs des palais les frèles jeux d’enfantsDont le rire s’élance en légères fusées,Et dans l’ardente paix des midis étouffantsL’Angélus ébranlant les fenêtres usées.

L’Art auguste adoucit ton enceinte sévère.Il a fouillé le fût, l’olive et le rinceau.Il a poussé partout comme la primevère.Il a poétisé le marbre et le pinceau.

Il a sur les parois des vieilles basiliquesPieusement guidé la main d’un GozzoliEt, çà et là, peuplé de martyrs angéliquesMainte fresque charmante au ton d’un bleu pâli ;

Puis pour perpétuer une légende exquise,Inspirant ton génie ardent, Ghirlandajo,Il orne un oratoire, il décore une église,Comme il eût illustré quelque vieil in-folio.

Et tandis qu’en ces lieux le grand SavonaroleAspirait à l’instant de réformer la Foi,Aux lendemains des deuils revenant à son rôle,La Beauté consolait tes fils en désarroi.

Treize tours aujourd’hui te couronnent encore,Commandant ton nid d’aigle ainsi qu’aux temps lointainsEt l’âpre vent qui vient de la lande sonoreLeur apporte une odeur de lavande et de thym.

C’est pourquoi je te voue un tendre souvenir,Malgré ton rude aspect, République déchue.Si ta gloire a sombré, ton art ne peut finir :Il suffit à garder la mémoire impollue.

Et mon rêve serait de terminer mes joursDans un de tes palais fiers de leur solitude.Sans secousse mes ans y poursuivraient leur cours.Je n’aurais qu’une joie et qu’un rêve : l’étude.

Et lorsqu’à mon chevet viendrait s’asseoir la mort,Calme, je m’en irais de ce monde profane,En contemplant une Madone au nimbe d’orPeinte sur bois par un vieux Maître de Toscane.

80 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les heures de la muse, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1902· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources