Les heures de la muse - I, 1902· L’Ombrie· Ii. assise
Thrêne pour le petit pauvre d’assise
Bernadone, cher Saint, la Légende et l’HistoireOnt fleuri sur tes pas comme les lys des champs.Ton humilité fait ta gloire.L’idylle de tes jours désarme les méchants.
Tu chérissais les pauvres hommes,Mais ton grand amour s’étendaitAux arbres des forêts, aux parfums, aux aromesQue le printemps dans l’air ombrien suspendait.
Les ondulations des vignes et des lierres,La courbe élégante des monts,L’humble ruisseau glissant des cimes fières,Ouvraient à ton esprit de vastes horizons.
Tu savais démêler dans les pensers des plantesL’oraison de parfums qui monte jusqu’à Dieu.Tu disais aux oiseaux des paroles touchantesEt regardais les nids s’emplir sous le ciel bleu.
La verte Ombrie et sa fine lumièreRemplissaient tes yeux de rêveur.Tu connus la douceur d’errer dans la poussièreDes bruyères roses en fleur.
Cher Saint, béni sois-tu ! Je t’aime pour ton âmeSi douce, si suave et bonne aux angoissés.Je t’aime pour ton cœur ardent comme une flammeDont les cœurs étaient caressés.
Je crois à ta candeur immaculée,A ton humanité comprenant nos douleursEt consolant nos âmes désoléesPar des mots plus doux que des fleurs.
Les oliviers d’argent connurent ton sourireEt dans les jours d’hiver, quand la neige étoilaitLe flanc des Apennins que tu regardais luire,Ton esprit vers eux s’envolait.
Te souvient-il des frais matins pleins de rosée,Des lauriers en boutons, de ton frère le FeuRanimant la Nature amie et reposéeQui riait à l’horizon bleu ?
Tu conversais avec les loups et les cigales.Les oiseaux familiers volaient autour de toi.Ton mystique génie exhortait les pétalesDes liserons pendant au bord des toits.
Tu connus et goûtas la Vie intérieure.Ta divine union avec la pauvretéFit ton âme toujours meilleureEt fleurit ton cœur de gaieté.
Dante t’aima : ton nom brille dans son poèmeComme un astre d’or dans la nuit.Et quel homme osera jeter un anathèmeA l’humble épouse qui te suit ?
Béni sois-tu ; béni sois-tu sur toutes choses,Apôtre ivre d’amour et de fraternité,Toi qui sus convertir en rosesLes ronces de l’Humanité.
Au foyer de ton âme, un jour se brûla ClaireComme un papillon au soleil.Son zèle, à ton reflet de flamme claire,Brilla : tel un matin vermeil.
Tu apportas la paix dans ton manteau de bure,La quiétude et le repos.Tu montras le bonheur né de l’épreuve obscure,La justice après le chaos.
Les champs féconds, les prés et les bois qui respirent,Ah ! qu’ils furent chers à ton cœur !Tu croyais que ton Dieu parlait dans le zéphyreEt sentais sa présence emmi la vigne en fleur.
Quand tu prêchais la fin des haines,Les plus grands ennemis se réconciliaient.Ils venaient des villes lointainesPour écouter ta voix et tous s’humiliaient.
Ta tendresse ineffable allait à la Nature.Cependant qu’attendaient les peuples à genoux,Tu sauvais un agneau, tu cherchais la pâturePour l’abeille affamée en quête de miel doux.
Tu devinais les mots du ruisseau, de la source.Tu célébrais le sol où se forme le blé.Tes yeux suivaient la nuée en sa courseEt le manteau des nuits d’étoiles constellé.
Poverello d’Ombrie, en ta ville d’AssiseAccrochée au rugueux coteau,Ta grande ombre s’immortaliseA la voute azurée où t’a peint Giotto.
Dans la chapelle encor flotte ton âme douceSur les brouillards bleus de l’encensEt parfois un rayon de soleil éclabousseTa robe d’or aux plis éblouissants.
En ces beaux lieux comme à FlorenceLe pinceau révéla ta vie, ô Saint fervent !Un Génie inspiré fixa ta ressemblanceDans l’enceinte du vieux couvent.
Et la brise qui passe en chantant sur la plaineT’apporte, Ami, comme autrefois,Les douloureux échos de notre espèce humaineÉprise de Doute et de Foi.
Ah ! donne-lui de vivre en paix avec son âme.Réduis son inutile orgueil.Impose à son front lourd le baume et le dictame,Et qu’elle trouve enfin l’Harmonie à ton seuil.
96 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les heures de la muse, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1902· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources