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Les heures de la muse - Ii, 1902· Le printemps, l’été, l’automne· Le poème de l’été

V. « Âpre été, je t’adore avecque tes rudesses »

Pierre de Bouchaud· 52 vers

Pour Madame L. Delarue-Mardrus.

Âpre été, je t’adore avecque tes rudessesDe parfums chauds et violents !Le mûrissant épi mêle à l’or de tes tressesSon or au doux zéphyr tremblant.

Il monte de ton cœur à mon cœur tant de sève,Tant de mystère, tant d’amour,Que je ne sais vraiment plus si la vie est brèveEt l’espoir flétri sans retour.

Tu m’enivres d’encens, de myrrhes et de baumesProfonds, subtils et merveilleux.Mon âme est l’urne blanche où tombent les aromesQue dans les airs suivent mes yeux.

J’écoute ta chanson ardente sur les plainesFrémir comme un passereau las,Gravir les coteaux bleus, dans les combes sereinesSe perdre ou soupirer tout bas.

J’aspire avec émoi les troublants aromatesQue dans le jour roux et vermeilDégage de ton corps qu’elle caresse et flatteLa rude étreinte du soleil.

L’odeur des serpolets pénètre aux maisons closesMêlée au parfum bleu du thym.Ta main sur la pelouse épanouit les rosesQue mouilla l’aube ce matin.

Ta main a fait éclore, au pied des arbres sombres,Des plages mouvantes de fleurs,Et ces coquelicots qui balancent leurs ombresSur les prés aux fauves couleurs.

Et les arbres, de loin, retiennent leur haleine,Comme pour écouter la voixDes narcisses soyeux dont la prairie est pleineA l’orée humide du bois.

Tu disperses l’amère odeur des camomillesSur les clairs vergers alourdisEt suspends aux rameaux des antiques charmillesLa toison blanche des brebis.

Parmi l’éther baigné d’un parfum d’immortellesTu volètes sans te lasser,Et l’on entend la soie si douce de tes ailesDans l’espace calme glisser.

Alors les bourdons noirs, troublés dans leurs maraudesAu fond de la cloche des lys,Pour s’envoler vers toi laissent les roses chaudes,Les résédas et les iris.

Et sans voir tes doigts fins qui, souples, les balancentSur les étoiles des jasmins,Dans l’air étincelant de clartés ils s’élancentPar d’aromatiques chemins.

Tout à coup un bruit clair ranime la NatureQui défaillait de volupté,Et Pan écoute dans la mer des moissons mûresFuser ton rire, ô bel Été.

52 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les heures de la muse, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1902· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources