Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les heures de la muse - Ii, 1902· Le printemps, l’été, l’automne· Le poème de l’été

IV. « La lumière bleuit la grande ombre des chênes »

Pierre de Bouchaud· 74 vers

Pour Mademoiselle Hélène Vacaresco.

La lumière bleuit la grande ombre des chênesQue le lierre garrotte et que charge de chaînesLa vigne vierge folle aux branches s’enlaçant.

Des larmes de résine au tronc des pins glissantLaissent sur leur parcours une huileuse traînée,Et l’on voit sur le sol ou l’herbe satinéeComme un voile trembler la brume de chaleur.Le fond de l’horizon est pâle et sans couleurEt la ligne des monts, harmonieuse et pleine,Ne se distingue plus du reste de la plaine,Car sous l’ardent soleil l’atmosphère de feuObscurcit les lointains et rend le ciel moins bleu.

Le sol crépite ainsi qu’en un vaste incendieEt le lac sans reflets avec peine irradieL’aveuglante clarté qui tombe dans ses flots.Les sources et les guiers retiennent leurs sanglotsEt les mousses feutrant les venelles des combesPrennent des tons d’or roux. Le vol blanc des palombesSe fait lourd. Les faisans dorment dans le fourré.Les cétoines, pliant sur leur haubert doréLe prisme transparent de leurs ailes légères,Gisent sans mouvement au milieu des fougères.Les papillons lassés abandonnent le thymPour se réfugier sous l’ombrage hautainDes hêtres empourprés bordant les routes blanchesEt qui laissent tomber leurs gigantesques branchesSur le ruisseau jaseur fluant à leur côté.Insensible pourtant aux ardeurs de l’été,La libellule au corps léger dans la lumièreTrace les gais dessins dont elle est coutumièreEt sous son vol l’air rit, vibre et chante tout haut.

Dans l’argile friable et jaune du coteauLa corneille repose. Et la brume qui bougeSur les immenses champs d’or et de cuivre rougeRessemble à la vapeur d’un énorme brasier.L’abeille, sans le voir, passe auprès du fraisierDont la fleurette blanche, étroite et vanillée,Ouvre son regard clair et doux sous la feuillée.Parfois même un grillon, en corset noir menu,Mêle son bruit de scie et son cri-cri ténuAu chœur grêle, strident et rythmé des cigalesQui troublent l’air brûlant de leurs notes égales.Et le lièvre lui-même, étant pris de torpeur,Reste en son gite étroit sans alerte et sans peur.La féroce araignée, aux mailles de la toileQui tend sur les chemins sa minuscule étoile,Laisse indifféremment sortir de son réseauLa coccinelle blonde échappée à l’oiseau.

Et le jour passe ainsi mélancolique, morne,Accablant et pesant d’une lourdeur sans borneSous l’étreinte impalpable et chaude du soleilQui déverse partout son déluge vermeil.On croit vivre au milieu d’un royaume de féeOù pour l’éternité la vie est étoufféePar l’occulte pouvoir d’un dieu sombre et jalouxDont les traits enflammés décèlent le courroux.Et le jour passe ainsi jusqu’à l’heure sereineOù le beau crépuscule envahissant la plaineAux champs brûlés et morts ramène la fraîcheur,Fait s’enfuir la mésange et le martin-pêcheurDes flexibles rameaux que la brise secoueEt frémit doucement, avec un bruit de proueFendant la mer, aux bras tremblants des vieux bouleaux.

Dans le ciel de velours éclatent les halosDu soleil trépassant comme un guerrier superbe.

Alors les fleurs, les bois, les taillis, les brins d’herbeFrissonnent aux baisers frais et légers du soir.La Nature s’anime et renaît à l’espoir.On entend s’élever des sons de voix humaines,Passer de lents troupeaux et des charrettes pleines,Mugir les bœufs au joug ou hennir les chevaux,Résonner l’Angelus et par monts et par vaux.Soudain, la Nuit, au front voilé de mousseline,Sur son sein maternel prend le Jour qui décline.

74 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les heures de la muse, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1902· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources