Les heures de la muse - Ii, 1902· Incertitude — sagesse — communion — premiers émois
Communion
A Henry Bordeaux.
Mon âme est aujourd’hui sonore comme une urneEt vibrante comme une aiguière de cristal.Chaque son de la terre et chaque bruit nocturneY frappent ainsi qu’un marteau sur le métal.
Les chants du rossignol et les grands cris des aigles ;Les ondoiements légers de l’avoine et des seigles ;Les soupirs des vents doux qui passent dans les pins ;Le rythme harmonieux des rus et des cascades ;Les rumeurs des sommets érigeant leurs pics finsOu barrant l’horizon d’immenses barricades ;Le langage perlé que tient au sable d’orLa vague se roulant au flanc moiré du bord :Le murmure de l’eau qui sourd de la fontaine ;Les mots mystérieux de l’herbe dans les prés ;Les bruits de mer sortant de la forêt lointaine ;Le fleuve dont Vesper rend les flots bleus pourprésEt qui coule et s’enfuit avec un bruit d’orage ;Le lierre qui s’enroule au cerisier sauvageOu qui grimpe à l’yeuse et se marie au gui ;Le sourd bourdonnement que font dans la lumièreLes vols de moucherons ; sur le chêne, alanguiEt plaintif, le pigeon qui roucoule ; la fièreChanson des coqs joyeux de vaincre et d’être rois ;Le bramement des cerfs perdus au fond des bois ;Les cris du mulot gris et du blaireau qui chasse ;Ceux des biches menant leurs faons au ruisseau purOu ceux de mille oiseaux suspendus dans l’espaceEt déchirant la soie intacte de l’azur ;Le langage voilé des blés et des corolles ;Le crissement des grillons noirs, des courterollesEt les stridents appels des cigales d’été ;Le tendre frôlement discret des clématitesSur la hanche adorable et sur la nuditéD’une Nymphe endormie et dont le sein palpiteSous l’empire éloquent d’un beau rêve d’amour ;L’hymne victorieux que l’aube dit au jour ;Les mots qu’au soir tombant chante le crépusculeEt que laisse échapper la Nature en émoiQuand sur l’aile des nuits la lumière recule :
Tout résonne, aboutit, se répercute en moi !
Et moi, l’être d’un jour, le passant éphémèreQu’à l’ombre du tombeau pousse la Vie amère,Je suis le réceptacle auguste et conscient,Où, le temps d’un éclair, prend forme et se concentre,La matière, le sens de ce monde ambiant,Et du grand Univers ma pensée est le centre.
46 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les heures de la muse, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1902· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources